LODACE


LE SAVIEZ-VOUS


L'obsession de Clément Ader


Ader a toujours rêvé voler. Comme il le dit lui même 50 ans plus tard, il était obsédé par cette idée.

"Il y a cinquante ans, encore enfant, j'étais hanté par l'idée de voler. Je m'exerçais à combiner les cerfs-volants. Je ne me lassais jamais d'examiner insectes et pierrots. Le hanneton me tourmentait avec ses deux fourreaux sur le dos qui me faisait l'effet de le gêner considérablement. En ayant pris un, je les lui enlevais et constatais qu'il ne volait pas mieux, bien au contraire. Je fis l'inverse en coupant les ailes à leur centre et en étalant bien horizontalement ses deux fourreaux à l'aide d'une fibre de roseau nouée à un fil de soie. J'attachais le bout d'un fil semblable à la tête du hanneton et je tirais de l'autre bout en courant. Mon insecte resta bien soutenu dans l'air :
"Mais alors, me dis-je, s'il avait des ailes plates comme mes cerfs-volants, il volerait encore beaucoup mieux !"

Et aussitôt, je lui en fis une paire en papier gommé, très plane, par lesquelles je remplaçais les siennes. Hélas ! mon hanneton se soutint alors très mal dans l'air et encore ce n'était que parce que je le tirais en courant de toutes mes forces.

Je demeurais alors tout décontenancé et roulant ensemble insecte; ailes factices et fils, je les jetai loin de moi !

Mais l'idée restait dans ma tête.
Je pris un pierrot, lui ouvrit les ailes... et je vis que, lui aussi, avait les ailes creuses. Je ne pus en trouver la raison que dans la grande élasticité de ses plumes qui devaient probablement se redresser complètement pendant le vol.
Qu'allais je faire de mes observations ?Il ne pouvait venir dans mes idées naïves que le désir d'en faire autant ! Et alors, inconscient de ma témérité, je m'ingéniais, au plus pressé, à me confectionner un costume d'oiseau.
Je pris ma plus grande veste, dont j'attachai le fond, derrière, à ma ceinture, et quelques mètres de lustrine, je rejoignis les manches aux basques de mon habit et, surcroît d'ampleur, un bâton à chaque main sur lesquels était cloués l'extrémité d'une lustrine.

Cet accoutrement me donnait l'aspect d'un oiseau nocturne car c'est par une nuit noire que je partis, ainsi affublé, mes bâtons sous les bras, les mains dans les poches, pour me donner l'air d'un être humain, l'oeil bien ouvert, l'oreille tendue pour savoir si quelque imprévoyance ne m'avait pas trahi et tremblant de peur d'être suivi.

Par un long détour, je me dirigeais vers l'endroit désigné sous le nom de "Fabas", lieu désert et sauvage à l'époque, situé à Muret, au confluent de la Garonne et de la Louge. Je savais le terrain très propice à ma tentative : depuis la pente douce, la déclivité montait jusqu'à la cime abrupte comme une falaise.
Lorsque j'arrivai au sommet, le vent d'autan soufflait ferme contre la rive. Le corps très courbé et penché, je me mis en position, non sans trébucher à chaque pas. Pressé d'aboutir, j'arborais d'abord une pente très inclinée. A peine avais-je ouvert les bras que mes bâtons s'échappèrent de mes mains et je faillis être déshabillé complètement. J'avoue qu'à ce moment je regrettais d'être seul ! Je rajustais mon équipement et cherchais une pente plus douce.

Là, me méfiant beaucoup de ce qui venait de m'arriver, je portais mes bras complètement en arrière. Je les ouvris très doucement et, à chaque rafale de vent, je les rentrais avec prudence, et je renouvelais cette manoeuvre pendant quelques minutes et à chaque fois, tandis que mes bras fatiguaient de plus en plus, mes pieds me portaient de moins en moins. A l'une de ces fois, ayant laissé plus de prise au vent je me sentis emporté et j'eus peur. Dans ces ténèbres, il me semblait qu'un fantôme hideux me saisissait aux reins et je n'osais plus continuer... Je ne me rendais pas compte que le fantôme, c'était moi, et cette fois sans nulle précaution, je rentrais directement à la maison, par le plus court chemin.

Je me gardais bien de renouveler l'expérience pendant le jour, car on se serait moqué de moi en me comparant à une bête apocalyptique et au carnaval suivant j'aurais été sûr d'avoir ma chanson.
Je cachais donc dans le secret de ma pensée mes deux petites trouvailles : la courbe de sustentation et les voies aériennes dont d'ailleurs, à ce moment, je ne comprenais pas l'importance.
Ce n'est que bien plus tard, poursuivant mes recherches, qu'il me fut permis de les apprécier et, seulement en 1882, lors de mon voyage en Algérie, qu'il me fut possible d'en reconnaître définitivement l'existence et la consécration au vol des grands oiseaux.
"


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