PERSONNAGES CÉLÈBRES
On l’appelait aussi : « Le Furieux ! »
La ville de Venise occupe une place importante dans l’histoire de la peinture européenne à l’époque de la Renaissance. Elle le doit essentiellement à deux grands maîtres : Le Titien (1477-1576) et le Tintoret (1518-1594).
Jacopo Robusti dit « il Tintoretto », naît en 1518 (Le Titien est alors âgé de trente-huit ans). Son père, Battista Robusti, est teinturier, d’où le surnom du peintre : il Tintoretto - le petit teinturier (de l’italien « tintore » qui signifie précisément « teinturier »).
Sa jeunesse est mal connue. On sait seulement qu’il dut manifester très vite des dons remarquables pour qu’on l’ait mis en apprentissage chez le grand Titien lui-même ! Mais il ne passa que peu de temps dans l’atelier du peintre avant d’être renvoyé sans explication. Les dispositions exceptionnelles de l’élève avaient-elles suscité la jalousie du maître ? Certains historiens s’interrogent à ce sujet. Il ne semble pas que Le Tintoret ait eu à souffrir de ce mauvais départ dans le métier : à l’âge de 21 ans il est déjà, s’il faut l’en croire, un maître » c’est-à-dire un artiste indépendant, ayant son atelier « à lui » à Venise. De toute sa longue carrière, il ne quittera sa ville natale que pour quelques rares séjours à Rome : il y a la révélation de l’oeuvre de Michel-Ange qui exerce sur lui une véritable fascination. Michel-Ange et Le Titien - son premier maître - vont d’ailleurs avoir sur lui une influence déterminante. « Le trait de Michel-Ange et la couleur du Titien » : cette devise qu’il inscrit lui-même sur le mur de son atelier résume très heureusement l’art du Tintoret.
Ce grand peintre est un travailleur infatigable. Au point qu’un deuxième surnom lui est donné. On l’appelle « Le Furieux ». Toute sa vie se confond avec son métier. La richesse ne l’intéresse pas. Son grand bonheur est de travailler des mois sur de vastes compositions pour lesquelles il ne demandera d’autre salaire que le prix du matériel qu’il a utilisé.
Comme beaucoup d’artistes, il ne connaît rien aux questions d’argent. Peindre est son seul souci et il est prêt à tout pour trouver du travail. En 1564, il rêve de se voir confier l’exécution du plafond de la Scuola di San Rocco ; mais les autorités vénitiennes mettent l’oeuvre en compétition entre tous les artistes de la ville. Cette façon de procéder ne plaît guère au Tintoret. Aussi, au lieu de soumettre ses esquisses au jury comme les autres concurrents, il exécute l’oeuvre dans sa forme définitive puis l’introduit en fraude dans l’édifice auquel elle est destinée et la fait fixer au plafond. Ainsi placé devant le fait accompli - et l’œuvre terminée - les autorités vénitiennes n’ont plus qu’à l’accepter. Le Tintoret agira de la même façon quelques années plus tard en semblable occasion : cette fois, c’est un tableau officiel commémorant la bataille de Lépante qui est proposée à l’émulation des meilleurs peintres.
Comme on peut s’y attendre ces coups d’éclat, en infraction à toutes les conventions de la profession, ne recommandent guère le peintre à l’amitié de ses collègues ; il est, au contraire, franchement impopulaire.
Voilà pour le caractère de l’homme !
Extraordinaire personnage que Tintoret ! Il occupe à lui seul une place importante dans la vie vénitienne, entre 1535 (il est né en 1518 mais a été d’une précocité étonnante) et 1594 -date de sa mort. Surtout en raison de sa prodigieuse faculté de création qui l’a caractérisé jusqu’à la fin de ses jours. Le Tintoret en effet était tendu vers un seul but : obtenir du travail. Et il était prêt pour cela à toutes les astuces, voire à toutes les roueries. Nous avons vu comment il avait réussi à s’imposer aux autorités vénitiennes. De semblables pratiques n’étaient évidemment pas de nature à lui valoir l’estime de ses collègues. Ni même, dans certains cas, celle du public. C’est ainsi qu’un jour, les membres d’une grande famille vénitienne ayant décidé de faire décorer les plafonds de leur palais et de partager la dépense, il se trouva quelqu’un pour proposer de verser le double, à condition que Le Tintoret ne fût point chargé du travail ! Le même personnage refusera de verser sa quote-part lorsque, malgré tout, commande sera passée à l’artiste ! Plus tard, un incendie détruit une partie du Palais Ducal et le tableau de la bataille de Lépante que Tintoret avait exécuté à la suite d’une commande. Lorsqu’il s’agira de remplacer cette oeuvre les autorités feront appel à un autre peintre de bien moindre talent, mais qui n’en sera pas moins davantage payé que ne l’avait été Le Tintoret…
L’artiste toutefois ne semble guère s’émouvoir de ces péripéties. Il s’estime heureux du moment qu’il travaille. Il exécutera un nombre extraordinaire de tableaux. Rien que pour la fameuse Scuola di San Rocco, il en réalisera trois par an, à 100 ducats pièces, en dix ans. L’une de ces oeuvres - la plus remarquable peut-être, si l’on excepte « Le Paradis » et ses 400 personnages - reste son immense « Crucifixion ». Les spécialistes ne voient guère que les fresques dont Michel-Ange a décoré la Chapelle Sixtine de Romme qui soient comparables à ces monumentaux chef-d’œuvres. Le Tintoret a trouvé là son plus haut degré d’inspiration et a fait preuve d’une maîtrise d’invention et d’exécution sans égale. La perfection du dessin, l’usage de la couleur et de la lumière au profit de l’accent dramatique, l’emprunt conscient aux sculptures de l’antiquité se conjuguent admirablement. Il est presque incroyable qu’un être humain ait eu assez de sa vie pour apprendre autant de choses, tenter une telle expérience et la réussir ! Il ne fait aucun doute que le Tintoret aura été un prodigieux conteur et analyste profond des motivations humaines.
Malgré l’incroyable énergie qu’il consacre à son travail, le Tintoret trouve le temps d’être un père de famille modèle. Il adore son fils Dominico et sa fille Marietta. Tous deux du reste travailleront dans son atelier et Marietta assimilera si parfaitement l’art de son père que l’on confondra certains de portraits de sa main avec ceux du Tintoret.
Contrairement à son maître éphémère Le Titien, le Tintoret se tenait à l’écart de la vie brillante de la Cour. Il ne rencontrait pratiquement aucun des grands personnages qui visitait Venise et ne chercha jamais à obtenir quelque charge officielle ou titre honorifique. Enfin, à part un bref voyage à Rome, il ne sortit pour ainsi dire jamais de sa ville natale. L’aspect le plus important, peut-être, de l’oeuvre du Tintoret réside dans l’influence considérable qu’il eut sur les artistes qui allaient lui succéder.
En plus des vastes compositions religieuses que le Tintoret peint pour différents édifices de Venise, il fait un grand nombre de portraits. Mais au contraire du mouvement presque frénétique de ses fresques, ses portraits se caractérisent par une totale simplicité et laissent une impression de calme et de paix. C’est peut-être une explication du succès qu’il connaît dans ce domaine.
Membres de l’aristocratie vénitienne, ses modèles, invariablement sereins et majestueux, sont parfois placés près d’une fenêtre ouverte sur cette ville de Venise que l’artiste aimait tant ?
Mais c’est aux toiles plus vastes, à ses grandes compositions d’ensemble qu’il faut revenir lorsqu’on veut parler de l’influence qu Tintoret sur les artistes qui l’ont suivi. Le premier, il se sert de l’ombre et de la lumière pour donner du relief à certains silhouettes, créant ainsi ce que l’on a appelé le « clair-obscur ». La plupart des toiles de ses prédécesseurs baignaient dans une lumière uniformément douce qui illuminait d’une même clarté tous les personnages. Le Tintoret rompt avec cette tradition : il laisse dans l’ombre certaines parties de ses tableaux et place les autres dans un éclairage violent, créant ainsi une impression de vie poignante que jamais on n’avait trouvée chez aucun peintre.
Contrairement aux grands artistes qui l’ont précédé, Raphaël et Le Titien, Le Tintoret n’a pas crée d’école et n’a pas laissé d’élève qui pût, à sa mort, prendre sa place dans son atelier. Ses vrais disciples sont venus plus tard. Le grand peintre espagnol Vélasquez, qui découvrira Le Tintoret au cours d’un voyage à Venise, utilisera de la même manière les effets d’ombre et de lumière et en tirera des effets dramatiques. Quant à Rembrandt, le grand maître hollandais, il s’inspirera de la méthode de composition du Tintoret pour devenir le maître incomparable du clair-obscur. Plus près de nous enfin, au XIXème siècle, Le Tintoret allait inspirer les grands peintres de l’école romantique : c’est vers le XVIème siècle vénitien que Delacroix se tourne pour chercher des modèles ; il les trouve chez le Tintoret. Il en va de même chez Géricault. Son célèbre « Radeau de la M2duse » aurait pu être l’œuvre du Tintoret.
Et même aujourd’hui, les peintres modernes réalistes, par l’éclairage violent qu’ils jettent sur leur toile, par leurs oppositions hardies d’ombre et de lumière, pourrait bien, eux aussi, se réclamer du vieux maître vénitien.
Le Tintoret meurt à l’âge de 75 ans. Il laisse une oeuvre qui fait encore notre admiration. On peut la voir à Venise, dans les églises et les édifices qu’il a ornés de ses fresques, dans les grandes collections et dans les principaux musées comme le Louvre qui possède de lui un « portrait de Michel-Ange », « La Vierge à l’Enfant Jésus », « Le Paradis ».
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