LODACE, HISTOIRE


PERSONNAGES CÉLÈBRES


Sarah Bernhardt


Scandaleuse ? Génial ? Juive ? Chrétienne ? « Sarah Barnum » ou « Berma » ? Sincère ? Nécrophile ou débordante de vie ? Phèdre sublime, Athalie inégalable ou protagoniste complaisante d’insupportables mélos ? Directrice tyrannique et pingre ou camarade généreuse ? ... Ces aspects contradictoires, les doit-on à l’humeur de ses historiographes ou aux humeurs de l’héroïne ?

LES ORIGINES DE SARAH BERNHARDT

La mythomanie de la mère ; la fertile imagination de Sarah, « la discrétion » du père et les ragots de l’époque ont réussi à égarer les recherches dans un indémaillable imbroglio. Cette mère était sans doute une juive hollandaise, Judith van Hard. Moins sûrement, la fille naturelle d’une marquise donnée tantôt comme bretonne, tantôt comme belge, « Mme Thiaule de Petit Bois de la Nivelle » et d’un oeuliste allemand et israélite, le Dr Bernard. Des deux soeurs de Judith, l’aînée deviendra sévère bourgeoise de Neuilly sous le nom de Faure, la cadette suivra sa mère de Berlin à Londres ..., ou à Amsterdam. En tout cas, dès 1844, on retrouve Judith à Paris, elle s’y nommera Julie, bientôt on la nommera Youle. Lingère, elle serait arrivée dans la capitale en compagnie d’un étudiant en droit, Etienne Bernard, destiné à devenir notaire au Havre et dont elle attend un enfant. Le futur notaire serait bientôt reparti après avoir assuré une rente et promis une dot pour la petite fille née le 23 octobre 1844 et qui, prénommée Rosine, sera finalement appelée Sarah.

L’ÉDUCATION DE LA PETITE SARAH

Quelque que soit la profession (elle pose polémique) de Judith-Julie-Youle, elle va changer. Installée rue Saint Honoré sous couleur d’y ouvrir un atelier de mode, elle s’y livre à une activité toute différente qui rend bientôt fort lucrative sa « grande beauté ». Elle confie alors Rosine-Sarah à une nourrice en Bretagne. Après quoi, Youle installe la bretonne à Neuilly sous les yeux de la soeur respectable, mais la nourrice épouse un concierge de la rue de Provence et voilà la petite confinée dans un entresol sans lumière. Pendant ce temps Youle voyage avec l’un de ses nombreux admirateurs - lesquels ne sont pas moins que le duc de Morny, le baron Larrey (fils du chirurgien de Napoléon 1er), Camille Doucet (Directeur des Beaux-Arts), Rosini, Alexandre Dumas et d’autres personnages importants. Ainsi lancé, la « lionne » avait fait venir à Paris sa cadette, Rosine, qui pourvue des mêmes dons réussit de la même manière. C’est cette « tante Sentibon » qui par hasard, tira la petite Sarah sa nièce de la loge du concierge.

Que faire de son enfin quand on est une Youle ? La mettre en pension, évidemment et « chic » de préférence. Ce fut à Auteuil, où en deux ans, la petite Sarah ne reçut que deux fois la visite de Mme Bernhardt (nom définitivement adopté par la courtisane). Puis Morny, alors grand ami de tante Sentibon fit admettre Sarah dans un couvent de Versailles. Décision approuvée, sinon suggéré par son père présumé dit-on. Là, cette petite « sauvage » qu’il s’agissait surtout de « polir » fut saisie d’une intense ferveur religieuse. Elle est tout de suite devenue catholique romaine, et le restera mais ne reniera jamais ses origines juives. Elle sera même l’une des premières et des plus ardentes dreyfusardes. Quand Sarah voulu être baptisée, Youle décida que ses deux autres filles le seraient aussi. De ce triple baptême, que devait donner Mgr Sibour (mais il fut assassiné huit jours avant), la lionne fit une fête spectaculaire où se mêlèrent des parrains, banquiers ou généraux, sans que l’on distinguât, dans cette brochette, les pères présumés, putatifs, avoués ou masqués de ses relations mondaines. Peu après, en 1856, Sarah fit sa première communion, suivit de crises de mysticismes qui la jetaient en pleine nuit sur les dalles glacées de la chapelle (les demi-mesures ne seront jamais le fort de Sarah). Evanouissement, pneumonie, convalescences à Causterets sous la garde de la tante respectable et d’une douce veuve Mme Guérard qui restera auprès de Sarah qui l’appellera « mon p’tit dame ». A Causterets l’adolescent découvre avec amour le monde animal et commence à recueillir des bêtes abandonnées. Guérie, elle reprend le chemin du couvent où, jusqu’à quinze ans, elle fait des études sérieuses.

DIEU, LES PLANCHES OU LE RESTE ?

Quelle chute, ce retour dans l’appartement de la demi-mondaine aux côtés d’une aînée désagréable (Jeanne), « chouchoute » de Maman et de la cadette Régina que Sarah adore, mais qui est insupportable. La jeune fille se réfugie dans le mysticisme, elle décide d’entrer en religion. A ce moment se placerait la mort mystérieuse (dit-on) du père non moins mystérieux. Comme il a laissé à sa fille cent mille francs, on réunit un Conseil de famille ... où le défunt est représenté par un « notaire du Havre » (ce qui consolide la thèse du père Havrais). Ainsi qu’au baptême où y trouve les grands amis de Youle et de tante Sentibon. Encore une fois le duc de Morny va orienter le destin de Sarah, écartant une vocation religieuse que la mère repousse d’ailleurs en pleurant. Il affirme que la petit est faite pour le théâtre et il s’offre de la faire entrer au Conservatoire.
Dumas, qui est de cet avis, va donner à la future (et récalcitrante) « petite étoile » des leçons plus fructueuses que celles des professeurs chevronnés et la protection de Morny aidant, Sarah pénètre sans peine au Conservatoire. Prise au jeu, elle refuse le richissime quinquagénaire à qui sa mère voudrait la marier, celle-ci étant septique sur l’avenir aussi bien théâtral que galant d’une fille si maigre et enlaidie d’une tignasse rousse et crêpelée. Mais Sarah travaille très dur avec Provost, puis Samson. Elle n’optient pourtant qu’un second prix de comédie et un accessit de tragédie. Morny ne l’en fait pas moins entrer au Français. Mais là, sans pitié les abonnés la raillèrent. Tous ensemble, ils médirent de sa maigreur et de son léger tremblement assorti de bredouillement cause par le trac. Pour l’instant, elle se singularise en cassant une ombrelle sur la tête du portier et en giflant une puissance du Français, Mme Nathalie qui s’était permis de rabrouer l’insupportable petite soeur Régina. La débutante doit quitter la Comédie Française.
Bien obscures sont les quatre années qui suivent. Quelques engagements ici et là dus à des amis de Maman. On entrevoit une jeune personne qui ne trouve rien d’anormal à suivre les voies (et les conseils) de sa mère et de sa tante, ce qui nous vaut une liste de noms, en général fort connus, où des bâtards de napoléon II voisinent avec de vieux amis qui attendent leur heur. On voit aussi une petite comédienne, qui passe pour peu douée à qui l’on accorde de temps en temps des rôles sans éclat dans des pièces sans gloire.
De grandes joies aussi : une passion partagée pour le Prince de Ligne et la naissance d’une petit Maurice qui passe pour être le fils de celui-ci. Mais cela accroît les difficultés budgétaires de la jeune comédienne qui doit subvenir aux besoins de sa mère vieillissante et de ses deux soeurs. Aussi ouvre-t-elle encore plus grandes ses portes à ses admirateurs et ses adorateurs ... qui se précipitent. Seule ombre au tableau, sa soeur aînée qui se fait un malin plaisir de voler ses amoureux à Sarah.

L’ÉPOQUE DU BLUFF

Cette vie n’est quand même pas celle pour laquelle Sarah se sent destinée. A défaut de la Comédie Française où règne toujours Mme Nathalie, elle se décide à forcer les portes de l’Odéon. Tante Sentibon fait agir Camille Doucet qui convainc un des codirecteurs, le jeune Félix Duquesnel. Sarah emporte le coeur de celui-ci qui restera l’un de ses « inconditionnels », si bien que malgré l’opposition de l’autre codirecteur Chally un acteur avec qui elle avait eu maille à partir jadis, la voila dans la place.
La « Sylvia » du « Jeu de l’amour et du hasard », non plus que l’ « Armande » des « Femmes savantes » ne la servent ; mais « Cordélia » du « Roi Lear » est un grand succès et le jeune « Zacharie » d’ « Athalie » un triomphe; après le « Kean » de Dumas, Sarah devient l’idole des étudiants. Enfin, en 1869, c’est le miracle du « Passant », piécette en vers de François Coppée. Ce premier travesti de Sarah va sur le champ la porter aux nues.
Elle passe alors pour ses contemporains pour très intime de Napoléon III.
Mais l’insatiable artiste connaît de nouvelles aventures. En outre le permanent Duquesnel et le bien stupide Angelo de l’Odéon destiné à remplir toute vacance. Boulimique, père ou fils, elle est insatiable, chaque amant lui révèle « l’amour » dit-elle.
Les acteurs aux Grands d’Espagne, des banquiers aux princes russes et ottomans, elle les essaye tous et sa fortune enfle au grès de leur passion. Cette Sarah-là, si peu différente des « lionnes » de sa famille, ne brille guère que d’un éclat de mauvais aloi, c’est la Sarah du Second Empire.

LA GRANDE SARAH

Or, la guerre de 1870 va sortir une Sarah assez profondément différente de l’ancienne malgré la persistance de certaines habitudes. Multiples seront les causes de ce qui, au demeurant sera plutôt une évolution qu’une mutation, mais il semble bien que sa rencontre avec Victor Hugo ait fait prendre conscience à Sarah Bernhardt de sa grandeur.
La guerre la surprend aux Eaux-Bonnes où elle faisait une cure. Elle revient en hâte à Paris, envoie les siens en Province, puis aidée de « mon p’tit dame », monte une ambulance dans le foyer de l’Odéon. Les bombardements l’obligeront à la transporter rue Tailtbout. De ses innombrables et puissants amis, elle obtient des dons si importants que, même pendant le Siège, elle parviendra à donner du poulet aux blessés allemands « c’est pour les démoraliser », déclarait-elle. Un jeune polytechnicien qui l’idolâtrait se fit admettre par ruse dans l’ambulance comble : il s’appelait Ferdinand Foch.
La paix revenue, elle eut quelques ennuis ; elle dut aller rechercher à Hambourg une mère et une tante qui s’y trouvait un peu trop bien, ce qui n’était du goût ni de la patriotique Sarah, ni de celui des Républicains au pouvoir, déjà mal disposé envers une créature que protégeaient les hommes politiques du régime renversé. Là-dessus la « petite Régina » fait des siennes ; (imitant Jeanne), elle « chipe » les amoureux de sa soeur ; minée par la consomption, elle s’éteindra dans la chambre même de Sarah qui la veillait tendrement. Scène shakespearienne, les fossoyeurs ne sauront quel cercueil emporter car, depuis des années, Sarah avait installé, en second lit, un cercueil capitonné où elle déclarait méditer cependant qu’elle était réputée .. y recevoir.
Mais voilà que le grand barde national rentre dans sa vie. Depuis qu’il était revenu d’exil les étudiants réclamaient une pièce de Victor Hugo. Ce fut Ruy Blass. Le rôle de la reine est promis à Jane Essler ; mais Sarah intrigue ; Hugo la convoque pour une lecture. Elle feint sur certains conseils de ne pouvoir se déranger. Victor Hugo, lui répond : « Je suis votre valet » ; mais ne bouge pas. Sarah vole alors chez le maître et se voit accorder le rôle. Il la fait travailler sans relâche, ne cesse de la conseiller, de la guider et, finalement, la révèle à elle-même. Sarah joua de telle façon qu’elle remportera un tel triomphe que Hugo en fut bouleversé. Leurs amours - précédées de coquetteries chez ce Don Juan de soixante-neuf ans ! - n’ont pu qu’aider à cette seconde naissance de l’artiste. Un jour elle dira à une camarade qui la trouvait transfigurée : « Mais ma chère, je viens de recevoir le baiser du Dieu ! ». Le goût de la réponse est peut-être contestable, il reste que pour Sarah Bernhardt, un Victor Hugo ne pouvait pas être qu’un nom de plus sur liste déjà longue.
Peu après sur l’intervention probable d’Hugo, le Théâtre Français sollicite la transfuge. Elle accepte, et ronge son frein. Elle attend de nouveau son heure. Celle-ci arrive un jour que la titulaire est défaillante. Elle se voit confier un rôle dans Phèdre - ce rôle dans lequel Proust immortalisera La Berma. Elle joue avec tout son corps et son coeur, une Vénus véritable, littéralement « à sa proie attachée ».
Mais Sarah continue à attirer l’attention par ses extravagances et ses amants. Chaque fois qu’elle le peut « elle sabote », et doit de nouveau quitter le Français.

LA CONQUÊTE DE L’AMÉRIQUE ET DE L’EUROPE

A Londres, un imprésario audacieux avait déjà proposé à Sarah de préférer le pactole américain au Théâtre Français. Il saura utiliser le scandale de la démission. Cette fois l’artiste se laisse tenter par les propositions fantastiques de Jarrett. La voici donc, en 1880, qui s’embarque avec « mon p’tit dame » (promue secrétaire), un maître d’hôtel, deux cuisiniers noirs, deux femmes de chambre, un serveur - tous rémunérés par Jarrett. Elle s’est aussi embarquée avec ses draps en soie, son nécessaire de toilette en or ... et ce cher Angelo qui, cette fois, jouera les premiers rôles sur scène comme en privé.
Pendant deux mois, cinquante villes des USA verront mourir « madame Sarah » au dernier acte de Phèdre, de la Dame aux Camélias, dans Hernani ... Sarah adore mourir ...

C’est encore la gloire !

Ensuite retour vers l’Europe où on la réclame ...
Elle joue partout, sauf en Allemagne. A Odessa, elle manque de se faire lapider par des antisémites.
Le tsar de toutes les Russies arrêtera même sa révérence en déclarant que c’est à lui de s’incliner. D’ambassadeur de la France des Arts, Madame Sarah est devenue plus qu’une idole : une institution.
C’est pourtant le moment que choisit Sarah pour se marier avec un jeune grec (amant de sa soeur Jeanne), acteur sans talent et drogué notoire : Dalama. Ce mariage ne dura guère car le beau grec allait mourir très peu de temps après Jeanne.

LE CRÉPUSCULE

Cette solitude l’accable, Sarah va évidemment la peupler. Elle continue la valse de ses amants. Elle se remarie, divorce, se drogue, etc., mais continue à jouer et à émerveiller.
En 1900, c’est l’Aiglon qui inaugure le « Théâtre Sarah Bernhardt », là elle jouera du bon ... et du très mauvais jusqu’à sa mort. C’était une directrice très ponctuelle, très dur pour ses comédiens, tantôt très regardante, tantôt généreuse. Si elle joue des pièces médiocres, c’est par nécessités financières ou amicales.
Au début de la Grande Guerre, Sarah montre la même fois patriotique qu’en 70. Elle va dire des vers au fronts devants des soldats médusés par cette apparition d’un autre âge. En 1915 elle subit l’amputation d’une jambe ... et en 1916 accepte d’aller aux Etats Unis pour vaincre les dernières hésitations des Américains.
Elle jouera toujours, mais en 1923 pendant le tournage de « La Voyante » un film écrit pour elle par Sacha Guitry, elle est prise de syncopes.
Le 26 mars 1923 son médecin ouvre une fenêtre de son appartement et annonce aux journalistes « Messieurs, Madame Sarah Bernhardt est morte ».
Ses funérailles furent grandioses, la foule presque aussi nombreuses qu’au obsèques de Victor Hugo. Elle repose au Père Lachaise.

Un mythe tel que Sarah Bernhardt ne s’éteint pas, il dort seulement...


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