PERSONNAGES CÉLÈBRES
Eugène Delacroix peut être considéré comme le premier peintre moderne. En voyant la vie et la fraîcheur de ses tableaux, on a peine à croire qu’il est né en 1798. Son père était alors ministre des Affaires étrangères après avoir siégé, sous la Révolution, à la Convention, il vota la mort de Louis XVI . Le jeune Eugène était un frêle enfant, envahi déjà par un sentiment de solitude et d’un sens du surnaturel qu’il conserva toute sa vie. A Bordeaux, où il passa ses premières années, il montra un talent précoce pour le violon. En1805, il vint à Paris et s’y lia d’amitié avec un jeune garçon de huit ans son aîné, qui s’appelait Géricault. Les tableaux de Géricault devaient être une des grandes sources d’inspiration de sa vie. A l’époque, il ne songeait pas encore à devenir peintre. Il passa des vacances près des ruines romantiques de l’Abbaye de Valmont et la poésie du passé le plongea dans le ravissement? Déjà, durant ses promenades solitaires à travers les ruines, son imagination lui suggérait des visions de la splendeur du passé.
Ses études terminées, le jeune Delacroix fut présenté à un peintre en renom, Pierre Guérin, et décida de passer quelque temps dans son atelier pour acquérir un petit talent d’amateur. Son ami Géricault était déjà sur le chemin de la gloire et cet exemple encouragea Delacroix. En 1821, il s’attaqua à un « Dante et Virgile », qu’il a l’intention de présenter au prochain salon (les salons, ou les expositions bisannuelles, étaient, depuis la Révolution, ouverts à tous les artistes). Voici venu pour le jeune peintre le jour attendu où il va pouvoir offrir à l’admiration de Guérin la toile qu’il vient d’achever. On imagine sa déception devant la consternation de ce maître trop académique : « Mais personne n’a jamais peint comme ça ! Ces bleus et ces verts sont sinistres, cette couleur ocre est hideuse ! Tu ne peux pas envoyer une telle monstruosité au Salon ! Tu seras la risée de tout Paris ! Je serai déshonoré ! » ... Pauvre Delacroix !
Surmontant la déception qu’il avait éprouvée en voyant la réaction de Guérin devant son tableau, Delacroix décida de ne pas tenir compte des avis de son maître et de présenter sa toile au Salon. Elle fit sensation ! Le Tout-Paris se pressait en foule pour venir voir l’extraordinaire peinture du jeune artiste inconnu, dont les couleurs stupéfiantes éclipsaient celles des autres toiles.
Delacroix était célèbre !
Il quitta Guérin et devint peintre indépendant. C’est à cette époque que Delacroix commença à souffrir de fièvre qui minaient sa fragile constitution : le reste de ses forces, il le consacrait à son art, avec passion. Comme il devait envier la vitalité de son ami Géricault dont la peinture avait tant d’influence sur lui !
Comme Delacroix, Géricault adorait les chevaux. Il les peignait et les montait avec une brillante aisance.
Puis ce fut le drame. Géricault fit une chute de cheval et mourut à l’âge de trente et un ans.
En 1824, Delacroix décida de travailler à une vaste toile inspirée par les massacres de Scio, où il pourrait donner libre cours à son goût pour les sujets orientaux. Il fit poser, en groupe, dans son atelier des modèles et des amis et s’attaqua à son sujet. Il lui fallut un an et demi pour achever sa toile mais c’était un chef-d’oeuvre ! Du moins le pensait-il en l’envoyant au Salon où on lui fit une place d’honneur, en attendant l’ouverture de l’exposition au grand public. A quatre jours de l’ouverture du Salon, Delacroix revit par hasard dans la vitrine d’un marchand de tableaux un des chefs-d’oeuvre de Géricault. Ce fut une révélation ! Vie, couleur, éclat, tout était là : tout ce qui manquait à son « Massacre de Scio », tout ce qu’il avait cru y mettre. Une idée fulgurante le traversa : cette toile sur laquelle il avait passé tant de temps, il fallait la refaire ... et il la terminerait dans ... quatre jours, pour l’ouverture de l’exposition. Dans le Salon même, il travailla jours et nuits à refondre sa toile, s’efforça dans la fièvre, de faire passer toute son inspiration dans son tableau. Il jeta çà et là sur la toile des taches de couleurs vives: « Les massacres de Scio » semblait baigner dans la lumière. Le jour de l’ouverture, la peinture était encore fraîche. Le tableau fit sensation et fut acquis par Charles X pour la somme de 6 000 francs or.
Plus tard, à l’instigation d’un ami anglais, le peintre Richard Bonnington, Delacroix se rendit à Londres. Il apprit ainsi à apprécier les paysagistes et les portraitistes anglais et fit la découverte de Shakespeare dont les pièces devaient lui fournir le sujet de plusieurs tableaux. Vers la fin de sa vie, il se rappelait ce séjour en Angleterre comme l’un des périodes les plus heureuses de son existence et revivait les heures passées à dessiner ou à discuter avec Bonnington.
De retour à Paris, il peignit « L’exécution du Doge Marino Faliero » où se fait sentir l’influence de son ami anglais. De petites dimensions par rapport à ses oeuvres précédentes, ce tableau frappe par le brillant de ses couleurs. Delacroix le tenait pour le meilleur de tous ceux qu’il avait faits.
En juillet 1830, tandis qu’il travaillait tranquillement dans son atelier, au-dehors, la révolution gronde dans les rues de Paris. C’est alors que, rencontrant dans une rue un groupe de révolutionnaires en armes précédés d’un drapeau tricolore, il fut saisi d’une inspiration soudaine : il voyait l’image de la Liberté, brandissant très haut sa bannière pour guider le peuple dans sa lutte contre l’oppression. Une fois dans son atelier, il se mit au travail, essayant de fixer sur la toile ce qu’il venait d’imaginer. Ce tableau d’inspiration révolutionnaire, fut jugé indésirable durant de nombreuses années, mais il occupe maintenant une place d’honneur au Louvres.
En 1832, Delacroix fut désigné pour accompagner le comte de Mornay dans la visite de bons offices dont le roi de France le chargeait auprès du sultan du Maroc. Ce voyage devait marquer celui-ci pour la vie. A peine son navire était-il entré dans le port de Tanger, qu’il se sentit subjugué par la magie de l’Orient - les flots de lumière colorant les maisons, la grâce des femmes arabes, les guerriers du désert sur leurs chevaux fougueux.
Il dessinait tout ce qu’il voyait.
Après une longue randonnée à cheval à travers le Maroc, Delacroix et la mission française parvinrent enfin à Meknes et au palais du sultan Moulay Abd-El-Rahmann. Ce chef arabe sortit à cheval au-devant de ses visiteurs. Delacroix, son album posé sur le pommeau de sa selle, croquais cette pittoresque dont il devait faire un tableau célèbre. Le sultan fut si vivement impressionné par le génie du peintre qu’il lui permit de visiter son harem et d’y dessiner !
Delacroix se promenait un jour sous les murs de Meknes lorsqu’il assista à un combat furieux entre deux étalons sauvages. Les nobles bêtes se dressaient puis retombaient, battant l’air de leurs sabots tandis que l’artiste, à quelques pas de cet effrayant corps à corps, continuait sans souci du danger, à dessiner cette scène étonnante. A partir de ces esquisses, il devait composer le tableau désormais célèbre dans le monde entier, que l’on peut voir au musée du Louvres. C’est en Afrique du Nord, également, que Delacroix découvrit les vestiges des civilisations antiques. Les toiles « orientales » du peintre lui valurent un grand renom et, jusqu’à la fin de sa vie, il ne manqua jamais de commandes.
Pendant dix longues années, il fut chargé de peindre de vastes fresques dans plusieurs églises et édifices publics de la capitale française. La plus célèbre de ces fresques est encore visibles aujourd’hui dans l’église Saint Sulpice. Elle représente « Héliodore chassé du temple ».
Seule la passion de son art lui avait permis de surmonter les défaillances d’une constitution fragile. Il mourut en 1863, usé par le travail. Nous admirons en lui le dernier des Maîtres du passé et l’un des premiers peintres modernes.
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