LODACE, HISTOIRE


PERSONNAGES CÉLÈBRES


Paul Cézanne


Le primitif d'un art nouveau

" Cézanne ? Vous voulez dire le fada ?... Jamais, de mon vivant, une de ses toiles n'entrera dans mon musée ! Elles dépassent la mesure des fumisteries légalement autorisées !". Ces amabilités et bien d'autres encore (un " fada ", en provençal, c'est l'innocent, l'idiot du village) ont bel et bien été prononcées par le Conservateur du Musée d’Aix-en-provence vers 1880. Il n'était pas seul. Des critiques célèbres en eurent de plus cruelles encore, pour parler de ce même Paul Cézanne dont il fallut bien convenir un demi-siècle plus tard, qu'il était le "père de la peinture contemporaine", "le maître parmi les maîtres" et dont les tableaux "font" de nos jours, lorsqu'ils sont vendus aux enchères, plusieurs milliers de dollars ! Qui donc était cet artiste dont le genre allait influencer toute une génération de noms célèbres, de Matisse à Derain et de Braque à Picasso ?
Né 19 janvier 1839 à Aix-en-Provence, c'était le fils d'un ancien chapelier devenu banquier qui avait fait fortune. Le petit Paul reçoit une excellente éducation au Collège Bourbon, à Aix, où il a pour ami un jeune garçon frêle que lui-même vigoureux et fort, prend sous sa protection Émile Zola, le futur grand écrivain. Les deux amis s'entendent parfaitement. Si bien qu'Émile, déjà animé de grandes idées, finit par influencer Paul qui, sans grand succès, s'essaye à la poésie. Car déjà, Paul Cézanne se sent fait pour la création artistique. Sous quelle forme, il l'ignore encore. Mais il en rêve. Au grand courroux de son père, Auguste Louis Cézanne, qui nourrit pour son fils de grandes ambitions et le voit déjà lancé dans une carrière libérale ou, mieux, prenant sa suite dans le monde des affaires. Ayant passé son bac en 1859, Paul est obligé, malgré ses protestations, de s'inscrire à la Faculté de Droit, alors qu'il a secrètement trouvé sa vocation : il veut peindre. " On meurt avec du génie, on vit avec de l’argent ! ", lui a répondu son père lorsqu'il s'en est ouvert à lui. Auguste-Louis cependant, n'est pas un méchant homme. S'il est déçu de voir son fils sortir de ce qu'il considère, lui, comme le droit chemin, il n'en finit pas moins par céder et à Paris, en 1861, où Paul Cézanne s'inscrit à l'Académie Suisse de peinture, alors fort en renom. Il s y lie rapidement avec Pissaro, qui lui fera connaître Monet, et d'autres Impressionnistes.
Sa peinture surprend. Elle est l'expression d'un rythme exaspéré où se multiplient les contrastes de couleurs.
" Je suis le primitif d'un art nouveau ", dit-il à ceux que ses oeuvres déconcertent. Beaucoup plus tard, un autre excellent peintre, Albert Gleizes, dira en effet :" Oui comprend Cézanne pressent le cubisme ". Insensible aux critiques et aux railleries, Paul Cézanne persévère. "Peindre", dit-il un jour pour expliquer ce qu'il éprouve, " ce n'est pas copier servilement l'objectif. C'est saisir une harmonie entre des rapports nombreux, les transposer dans une gamme à soi, suivant une logique neuve et originale. " Des années s'écouleront avant que cette vérité ne soit comprise. Cézanne n'en a cure. Rentré à Aix, il continue à peindre en n'écoutant que son inspiration.
Nous avons vu comment Paul Cézanne, fils d'un riche banquier d'Aix-en-Provence, réussit à vaincre l’opposition de son père et a se rendre à Paris en 1861 afin d'y étudier la peinture. Ses progrès sont stupéfiants. Cependant. Louis-Auguste Cézanne n'a cédé à son fils, semble-t-il. que dans l’espoir de mieux le reprendre en main. Et il y réussira. A l’issue d'une longue série de remontrances, Paul Cézanne retournera à Aix-en-Provence. Deux années durant, jusqu'en 1865, il passera le plus clair de ses journées à ronger son frein, derrière un comptoir de la banque paternelle..
Mais son naturel fougueux reprend le dessus. Un beau matin il repart pour Paris. Cette fois il est bien lancé dans la voie de la peinture et malgré les déceptions et la solitude qui l’attendent, il ne songera plus jamais à regarder derrière lui. Il devient ami de Manet, puis il subit l’influence de Delacroix dans les grandes compositions, enfin celle de Courbet qui lui !ait rechercher des expressions psychologiques très variées dans ses ensembles de portraits.
De ce travail farouchement poursuivi, se dégage maintenant un jeune peintre témoignant d'une extraordinaire véhémence dans son refus de l’académisme. II veut montrer autre chose que des paysages d'une nature toujours harmonieuse, autre chose que des portraits de bourgeois aux poses avantageuses dans leurs salons richement décorés. En cela. il s’associe au mouvement des Impressionnistes qui refusent la vision, classique a l’époque, d'une nature immuable dans ses formes. Pour les Impressionnistes. la nature est source de sensations fugitives, toujours en évolution.
Mais Paul Cézanne n'est qu'un Impressionniste provisoire, « en transit » si l’on ose dire. Déjà il voit plus loin. Il sent en lui une force qui le poussera a dépasser l’Impressionnisme - même si, pour l’instant encore. il s’abreuve a ses sources. Les toiles qu'il envoie a l’exposition de 1874 marqueront à la fois la fin d'un chapitre et le début d'un nouveau. En 1877 en effet, les 16 peintures que présente Paul Cézanne suscitent la fureur et le mépris des critiques.
Déçu, amer, Cézanne rentre à Aix. Trente années durant, réprouva par sa famille, seul, celui que les enfants appellent " le fada ", va y poursuivre son oeuvre. Un jour, ayant vu un de ses tableaux. un jeune homme s'approche de Cézanne et lui exprime son admiration. Furieux, l’artiste se dresse d'un bond. Le poing menaçant il hurle :" Ne vous moquer pas de moi, jeune homme! ". Puis, des larmes pleins les yeux, il explique sa surprise de voir qu'un homme jeune aime et comprenne sa peinture alors que les critiques professionnels n'y entende rien !
Le lendemain, le jeune homme recevait un paquet volumineux : c'était un tableau dont Paul Cézanne lui faisait présent.
Incompris à Paris. sauf de quelques amis, pour la plupart peintres comme lui, et se réclamant des tendances les plus modernes de l’art, Paul Cézanne décide en 1878 de rentrer dans sa ville natale d’Aix-en-provence. Il y restera jusqu'à sa mort, en 1906, et s'y enferme dans un isolement absolu. Chercheur inlassable, il ne cessera jamais d'approfondir son art. Jamais il ne vendra une seule de ses toiles. Il n'essaie même pas de les exposer. Seule exception : il envoie l’une de ses oeuvres au Salon de Paris de 1882. L'accueil est tel qu'il ne recommencera à exposer que plus de dix ans après. Quand il ne donne pas ses tableaux, il les laisse traîner chez lui ou même les oublie dans les champs, sans les signer une fois achevés.
II ne voyage guère, non plus. Une seule fois, il se rend en Suisse, pour des raisons de santé. A cette occasion, il laisse derrière lui deux ébauches qu'on a retrouvées dans un hôtel de Neuchâtel. Un peintre, qui avait séjourné après Cézanne, avait recouvert les oeuvres du maître en peignant
En 1884, pourtant, il semble que Cézanne cherche à rompre sa solitude. II se marie avec Hortense Fiquet et se met à peindre en compagnie d'un de ses amis, un Marseillais nommé Monticelli. Cela ne durera pas longtemps. Deux ans plus tard, en 1886, le père de Cézanne meurt. Le peintre décide alors que sa femme et son fils iront vivre à Paris, tandis que lui-même restera en Provence. Autre rupture. non moins douloureuse : la brouille avec Zola. Dans son roman, «L'oeuvre», l’écrivain fait le portrait d'un artiste, Lantier, dans lequel Cézanne croit se reconnaître. Cela met fin à leur amitié.
En 1895, le marchand de tableaux Ambroise Vollard tente de faire connaître le peintre provençal du grand public. Il organise une exposition de ses oeuvres. Cézanne va-t-il enfin accéder à la gloire ? Non ! C'est une fois de plus l’échec ! Vollard et ses amis ne parviennent pas à vaincre l’incompréhension du public parisien. Seuls, quelques rares amateurs d'art comprennent le génie de Cézanne et s'intéressent à ses recherches.
Heureusement, Cézanne n'eut jamais besoin de son art pour vivre : la fortune que son père lui avait léguée à sa mort le mit toujours à l’abri des besoins d'argent. Il pouvait donc consacrer tout son temps à peindre, dehors en général, dans la lumière crue du soleil provençal qui accuse tous les détails du paysage. Cette campagne aixoise, Cézanne l’aime passionnément avec sa riche terre rouge et ses roches, ses peupliers et ses pins et, dans le fond, la Montagne Sainte-Victoire dont la haute silhouette domine beaucoup de ses toiles les plus célèbres. En 1899, Cézanne sort à nouveau de sa réserve. II expose au Salon des Indépendants. Il commence à être connu. Nombre de jeunes peintres l’admirent et se réclament de lui. Certains, tels Émile Bernard et Charles Camoin, viennent lui demander conseil. Un peintre, Maurice Denis, compose en 1900 un tableau qu'il intitule : « Hommage à Cézanne ». Le maître d'Aix-en-Provence consent alors à quitter parfois sa chère Provence. II participe au premier Salon d'Automne. On le voit aussi peindre dans la forêt de Fontainebleau. Mais il faudra attendre les Fauves et les Cubistes pour que son génie soit pleinement reconnu.
Est-il le premier peintre moderne ? Il y a une grande part de vérité dans cette affirmation. Il est incontestable qu'il a ouvert la voie aux maîtres de notre temps, spécialement à Braque et à Picasso, ces deux " grands de la peinture moderne ". En cherchant à réduire les formes naturelles aux volumes géométriques qui les composent, cube, cylindre ou cône, il annonce le Cubisme.


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