LODACE, HISTOIRE


LES PETITES HISTOIRES DE LA GRANDE HISTOIRE


Les Taborites : les premiers communistes ?


L’action des taborites se situe dans la première moitié du XVème siècle, à la périphérie de la l’Empire Germanique, en Bohême. Dès le début du XIVème siècle, le royaume de Bohême perdait ses souveraines autochtones au profit d’une dynastie issue de Jean de Luxembourg. La Bohême connut alors un remarquable essor mais Vanceslas IV fut incapable de s’opposer au déferlement de l’ «hérésie » hussite qui ravagea le pays.

Enserrés dans un réseau de petites cités prospères (Prague, Pilsen, ...), les campagnes étaient dominées par une aristocratie exceptionnellement rapace. Les paysans, asservis, sous le coup de corvées répétées, végétaient dans un état presque animal. Dans les villes, un patriciat non moins âpre au gain exploitait un prolétariat d’artisans et de tâcherons démunis de tout. Cette misère contrastait fortement avec l’oisiveté des grands seigneurs (souvent germanisés) et des ordres monastiques (bénédictins largement pourvus en terres. La vie religieuse souffrait de relâchement, elle intégrait de nombreuses pratiques païennes.

C’est contre cet état de fait que Jean Huss chercha à réagir. Ce Bohémien du Sud, prêtre et théologien, appelait à un retour au christianisme originel, à ses idéaux d’austérité et d’égalité fraternelle. L’écho de sa prédication fut considérable. Rassemblés autour de lui, les foules brûlaient de se régénérer. Après avoir dénoncé la pratique des indulgences, Jean Huss commit l’erreur (dont se souviendra Luther) de se rendre à la convocation des Pères de l’Église réunis en concile à Constance. Son sauf-conduit impérial ne lui épargna pas le cachot puant et les chaînes. Promptement jugé, il fut déclaré hérétique et condamné au bûcher. Il monta avec ardeur, coiffé de la mitre de papier infamante. Ses cendres et ses os concassés furent dispersés sur le Rhin.

Né du martyr de Jean Huss, le mouvement hussite souleva toute la Bohême. Le 30 juillet 1419, une foule en délire envahissait les rues de Prague et procédait à la défenestration de notables catholiques. Ainsi commençait dix-huit années de guerre hussites. Rassemblés derrière la bannière au Calice (qui symbolisait leur volonté de retourner à la communion sous les deux espèces), les hussites se donnèrent une forme de programme commun (les Quatres Articles) et recrutèrent une armée capable de les défendre contre les impériaux de Sigismond, le frère de Venceslas IV.

Très vite, les hussites se séparèrent en deux branches, l’une modérée, les utraquistes, où dominaient les grands seigneurs, leurs vassaux, les patriciens des villes, et les taborites, rassemblement composite d’artisans, d’ouvriers, de journaliers, de serfs guidés par quelques moines et gentilshommes pauvres. Si les utraquistes étaient prêts à composer avec Rome, les Taborites se refusaient à tout compromis. Ils devaient leur nom à Tabor, modeste bourgade de la Bohême méridionale, promue par eux citadelle inexpugnable de leur foi.

Leur excitation tenait beaucoup à la prédication d’individus jaillis d’on ne sait où et qui, d’un débit saccadé, annonçaient le retour proche du Christ. Pour l’année 1420, précisément. Le 10 novembre 1420, une foule rugissante et dépenaillée, armée de fléaux et de fourches, se jetaient sur Prague, fraternisant avec les ouvriers et terrorisant les notables. Ils profanaient les églises, brisant les statues, lacérant les retables et maculant d’excréments les hosties consacrées répandues à terre. Les bourgeois de Prague eurent toutes les peines du monde à chasser ces indésirables et à fermer les portes. Mais laissant la « nouvelle Sodome » dévastée, les exaltés s’enfonçaient déjà par les forêts en direction des cinq cités appelées, selon eux, à la catastrophe finale. Enfermés dans Pilsen, la « cité du Soleil », Louny, Slany, Zatec et Klatovy, les millénaristes, se proposaient de guetter l’instant où cesserait le règne de l’Antéchrist et où ils accueilleraient Jésus-Christ redescendu sur Terre.

Mais l’attente fut déçue et les plus « durs » des hussites se replièrent sur Tabor dont ils firent la Nouvelle Jérusalem. Leur chef était Jean Ziska, seigneur de Trocnov, une tête froide. Veneur préféré du roi, il s’était battu à Tannenberg contre les Teutoniques, Borgne puis aveugle, Ziska se révéla d’une audace et d’une ingéniosité stupéfiantes. N’ayant pas le temps de former des cavaliers, il se borna à constituer une infanterie. La discipline était impitoyable ; la moralité la plus stricte était exigée. Ziska faisait la chasse aux « hommes sans foi, sans discipline, menteurs, voleurs, pillards, ivrognes, jureurs, débauchés, adultères ». Avant de livrer combat, les hommes communiaient sous les deux espèces, puis ils montaient en ligne en chantant des cantiques.

L’arme secrète de Ziska était les chars d’assaut. « Un chariot de paysans à quatre roues [...] d’abord rudimentaire, puis adapté à son usage en campagne, muni de plaques de fer, cuirassé à la manière d’un tank, tantôt à demi enterré, enchaîné aux voisins et formant ainsi une fortification de campagne, obstacle insurmontable pour la cavalerie ; tantôt mobile, manoeuvré par une vingtaine d’homme qui formaient groupe autour du char, unité de manoeuvre, et s’avançant dans la plaine guidé par des signaux. Les chars formaient alors les branches d’une immense tenaille qui peut à peu se resserrait sur l’ennemi et l’étouffait dans leur étau ». S’ajoutait à ces chars une panoplie très complète d’armes à feu, mortiers, couleuvriers, et de traits (arbalètes). Bref, une puissance de feu remarquable pour l’époque et qui coupait court aux exploits des cavaliers habitués à charger comme à Crécy.

Dans leur sanctuaire, les taborites s’adonnaient à un communisme primitif. Tout avait été mis en commun ; l’argent, la possession privée d’un bien quelconque étaient proscrits. Sous l’influence d’éléments adamites infiltrés dans leurs rangs, certains taborites se livrèrent à une sexualité effrénée, des « fêtes d’amour » répétées étaient autant d’occasions de s’exhiber nu et de copuler à plusieurs.

Contre les taborites, le pape organisa cinq croisades. Elles échouèrent toutes. La plus lamentable fut la quatrième : à peine les cent mille hommes rassemblés par le cardinal de Winchester eurent-ils entendu, dans le lointain, les chants des taborites qu’ils débandèrent en une confusion indescriptible.

Mais Ziska mourut au combat le 11 octobre 1424. Ses hommes se surnommèrent les Orphelins. Pourtant, « frère Zisca du Calice » reçut un successeur digne de lui, Procope le Grand. Il mena les taborites en plein coeur des pays catholiques. Ces « chevauchées magnifiques » lui valurent le respect de toute l’Europe centrale. Tremblantes, Nuremberg, Bamberg, Magdebourg préférèrent lui payer tribut. Mais la « guerre sainte » des taborites s’éternisait, le souffle messianique s’épuisait. Ce furent les hussites modérés qui décidèrent du sort de leurs frères exaltés, en s’alliant aux impériaux catholiques. Le 30 mai 1434, les dix-huit mille taborites de Procope le Grand affrontèrent vingt-cinq mille catholiques et utraquistes à Lipany. S'étant aventurés loin de leurs chars, ils furent taillés en pièces par la lourde cavalerie impériale. Procope périt à Lipany, les survivants furent réduits en servage ou brûlés vifs. En 1437, tombait le dernier carré taborite, à Sion. Soixante chefs furent emmenés à Prague pour y être pendu.

Mais l’idéal taborite allait cheminer à travers les siècles. Il exaltait les révolutionnaires de 1848, animait encore Bénès lorsqu’il fondait en 1918 la république tchèque et triomphait enfin, lors du coup de Prague fomenté par les communistes en 1948. Saluant la victoire de son parti, Clément Gottwald s’écriait, en février 1948 : « C’est à vous, les millions et les millions de simples citoyens des villes et villages, qui avez sauvé notre pays d’un nouveau Lipany, [vous êtes] les descendants des véritables taborites, les successeurs de maître Jean Huss, de Jean Zisca, de Procope le Grand .. »

Du messianisme taborite au communisme stalinien, la boucle étaient bouclée ...


Pour en savoir plus : Jean Boulier « Jean Huss », Paris, 1958


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