LES PETITES HISTOIRES DE LA GRANDE HISTOIRE
Substance de couleur jaune, que l’on trouve sous forme de cristaux ou de bâtonnets, le soufre, qui joue un rôle de tout premier plan dans la vie moderne, est longtemps passé pour une sorte de carte de visite du Diable et de ses acolytes. Peut-être parce qu’on le trouve surtout au voisinage des volcans considérés par les anciens comme des bouches de l’Enfer. Cette association du soufre et des puissances maléfiques de l’au-delà n’est pas nouvelle. La Genèse explique que les cités de Sodome et Gomorrhe (toutes deux au bord de la Mer Morte en Palestine) dont la vie dissolue provoqua la colère du Ciel, furent détruites par le feu et le soufre. Quant au spectre, dans Hamlet, il affirme avoir été condamné à un éternel tourment « parmi les flammes et le soufre ».
De son côté, dans son « Histoire Naturelle » Pline l’Ancien décrit le soufre comme « une matière terrestre » qui s’enflamme facilement en libérant d’âcres exhalaisons. Cette substance devait du reste entraîner indirectement la mort de celui que l’Histoire a surnommé « Le Naturaliste ». Voulant observer de trop près l’éruption du Vésuve, en l’an 79, Pline l’Ancien mourut asphyxié par les vapeurs d’hydrogène sulfureux qui s’en dégageaient.
Avec les siècles toutefois, l’homme devait découvrir les extraordinaires propriétés de la « pierre qui brûle » et apprendre à les mettre à profit pour son propre compte. Le grand poète latin Virgile note que, de son temps déjà, les bergers utilisaient le soufre pour débarrasser les moutons des tiques et les guérir de la gale. De même les paysans savaient mettre le soufre à contribution pour protéger vignobles et vergers contre les parasites. Les tisserands employaient le soufre pour blanchir la laine ; les médecins d’abord le faisaient entrer dans certains onguents, tandis que les vertus des eaux sulfureuses dans certains cas de maladies de la peau sont connues depuis fort longtemps. Ayant découvert qu’un mélange de soufre, de salpêtre et de charbon de bois s’enflammait avec la plus grande facilité, en libérant de vives lueurs, les Chinois inventèrent le « feu d’artifice ». Une invention qui eût été fort louable en soi si elle n’avait pas conduit à la poudre à canon.
Les Grecs utilisèrent le soufre et le bitume dans la confection de leurs redoutables « feux grégeois », de véritables « bombes incendiaires » avant la lettre. Vers le XVème siècle, le développement des armes à feu provoqua une véritable « ruée vers le soufre », que l’on appris à extraire en quantités industrielles, selon un procédé qui demeurait encore inchangé voici peu de temps, en Sicile notamment. Ce procédé (celui des « calcaroni ») consistait à dresser de grandes meules de pierre à soufre, que l’on recouvrait de terre. A l’intérieur le soufre naturel, mêlé à la terre et servant lui-même de combustible, subissait une fusion et se rassemblait dans un creuset. Fernando Cortez, le grand conquistador espagnol ne pratiqua pas autrement en 1571 avec le soufre du Popocatépetl, au Mexique, pour ce procurer la poudre à canon et conquérir Mexico.
Il fallu attendre l’Américain Hermann Frasch et 1881 pour qu’un procédé d’extraction du soufre par injection de vapeur dans les profondeurs du sol permette une production plus importante et plus pratique. Entre-temps, la découverte, en 1751, par l’écossais Francis Home, des propriétés de l’acide sulfurique employé comme solvant, et de son action blanchissante sur le coton, a fait considérablement monter la demande en France et en Angleterre, où l’on se dispute la production sicilienne. En effet, Ferdinand II, roi des deux Siciles, décida d’augmenter le prix du soufre. Cela faillit entraîner un conflit avec l’Angleterre dont il était le principal fournisseur. Un accord intervint à temps. Du moins cette affaire prouvait-elle que, de plus en plus, le soufre devenait indispensable à l’industrie. Corps insolite, au demeurant, que le soufre ! Il fond à 113° C. qu’ on le porte aux environs de 200°C., il ne coule plus, Il redevient liquide et prend une couleur jaune paille à 4000° C.
De nos jours, la consommation de soufre suffit à donner une idée précise du développement d’un pays. C’est que le soufre intervient directement, ou indirectement sous forme de composés, dans quantité de productions extrêmement variées allant du caoutchouc (vulcanisation) à la pâte à papier et aux allumettes, en passant par la métallurgie, les engrais, les insecticides, les textiles et l’industrie pharmaceutique !
Bref, le soufre nous est indispensable !
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