LES PETITES HISTOIRES DE LA GRANDE HISTOIRE
Nous sommes le 23 mars 1944, un peu avant minuit.
Un bombardier Lancaster de l’escadre 115 basé sur Witchford, dans le Norkfolk, revint d’accomplir un raid sur Berlin qui a transformé une partie de la ville en four crématoire. Pour diminuer l’efficacité de la D.C.A. très concentrée dans cette région, le Lancaster navigue au-dessus de 5 000 mètres. Les soutes de l’appareil sont vides, mais la D.C.A l’ignore et tire comme s’il menaçait la région, ses villes, ses usines. Tout va bien à bord, l’équipage reste cependant tendu car des périls multiples le guettent. Bombarder l’Allemagne, même de nuit, même en 1944, reste une affaire sérieuse.
La nuit est très sombre malgré l’absence de nuage en altitude et de brume au sol. Par les verreries de l’appareil, l’équipage aperçoit très bien les étoiles et pense peut-être que les chasseurs de nuit sont d’humeur à profiter de ces excellentes conditions atmosphériques.
On ne sait pas ce que pense le sergent mitrailleur Nicolas Alkemade qui occupe la tourelle de défense arrière du Lancaster. C’est un maraîcher de Loughborough engagé volontaire dans la R.A.F. pour la durée de la guerre, comme la plus part des jeunes Anglais ardemment patriotes. Il a vingt et un ans. Ce raid représente sa quinzième mission de guerre. C’est à la fois peu et beaucoup. Il a couru quantité de périls et acquis peu d’expérience. Pour l’instant il a froid. Il est cependant protégé par un long « parka » qui va jouer un rôle important dans les minutes qui suivent, mais il aimerait mieux se sentir protégé par une combinaison à chauffage électrique.
Il n’a rien à faire pour l’instant derrière les quatre mitrailleuses couplées de la tourelle orientable, sinon penser, peut-être à sa fille qui l’attend. Probablement ne pense-t-il pas à son parachute dont il n’aura certainement pas besoin d’ici l’atterrissage très prochain.
Le parachute ? Il se trouve à l’arrière du fuselage de ce Lancaster, enfermé dans un container et non pas sur son dos, son siège ou son ventre, ce qui serait certainement plus pratique si l’espace exigu dont il dispose dans cette tourelle, derrière les culasses des mitrailleuses le permettait. Il ne le permet pas. Il porte seulement sur lui le harnais auquel le parachute s’accroche par quatre boucles métalliques. En cas de besoin, ce parachute il faut aller le cherche en ouvrant la porte de communication entre la tourelle et le fuselage, ouvrir le container qui le renferme, l’endosser. Ce n'est en rien commode et rapide, mais c'est réglementaire. Et, le moyen de faire autrement ?
C’est à cause de ses impératifs techniques (et peut-être liés à la lenteur d’esprit des Anglais ...) que Nicolas Alkemade va détenir, à vingt et un an, le record du monde de chute libre et miraculeuse, mais certainement aussi à cause de quelque capitaine allemand de la Luftwaffe. Son petit oiseau noir surgit sur les arrières du Lancaster après les roses éphémères des éclatements des obus antiaériens ne menacent plus comme tout à l’heure.
A cette seconde, la sécurité de l’avion anglais repose exclusivement sur Alkemade qui, seul, peut abattre le Messerschmitt de ses quatre mitrailleuses, non seulement placées dans l’axe d’attaque, mais encore orientable et synchronisées. Un chasseur de nuit attaque toujours les bombardiers par l’arrière en remontant du bas vers le haut. Alkemade ouvre-t-il le feu ? N’est-il pas suffisamment paralysé par le froid pour l’ouvrir trop tard ou pas du tout ? A-t-il eu le temps de l’ajuster ? On ne sait pas. Une chose est sûre, la défense anglaise se montre inefficace, l’attaque allemande positive. Le Messerschmitt 110 place ses obus dans l’aile tribord du Lancaster et l’ouvre comme une boîte de conserve découpée par un couteau spécialisé. L’essence des réservoirs éventrés gicle et prend feu immédiatement. Presque aussitôt, les interphones du bord transmettent un ordre du pilote à tout l’équipage : « Sorry boys, Sorry ! ... Je ne peux plus maintenir l’appareil en ligne de vol ... Sautez ! Sautez ! »
Comme tout le monde, Alkemade reçoit cet ordre et tente de l’exécuter. Mais, pour comprendre ce qui se passe il ne faut pas oublier qu’un avion se déplaçant à plus de 400 km/heure pousse dans une direction opposée, c’est une fantastique trompe d’air. Un incendie déclenché à la hauteur de l’aile attaque en priorité la queue d’une manière quasi instantanée, bien avant le poste de pilotage.
Alkemade ne peut pas sauter. Il doit préalablement aller chercher son parachute de l’agrafer. Impossible ! Il a bien tenté d’ouvrir la porte de communication entre la tourelle de défense arrière qu’il occupe et la carlingue, mais une trombe de flammes l’a repoussé. Malgré la porte refermée derrière lui, Alkemade se voit saisi par le feu qui se propage déjà insidieusement par les canalisations des commandes hydrauliques de la tourelle pivotante. Les flammes lèchent ses jambes et les brûlent encore superficiellement, mais déjà cruellement. Le masque à oxygène qu’il porte fond autour de sa bouche et de son menton. Il l’arrache, mais le gaz fusant alors à l’air libre amplifie encore les flammes.
Alkemade ne dispose plus maintenant que d’un ou deux secondes pour choisir entre deux perspectives : mourir par grillade comme un simple cochon de lait, ou par écrasement après une chute de 5000 mètres. Aucun aviateur n’a jamais hésité lors d’un tel choix. Il fait de même comme un animal fuyant le feu.
Le sergent mitrailleur ouvre la trappe d’évacuation et s’en va. Il ne saute pas. Il recule dans le vide, repoussé d’avant en arrière par une force titanesque qui se débarrasse simplement de lui. Un jeune homme de vingt et un ans vient de poser les pieds sur l’air raréfié des 5000 mètres d’altitude et ne possède aucun moyen de freiner sa chute, sauf le grand parka de toile qui, tout à l’heure, le protégeait assez mal du froid. Pour expliquer une partie du miracle en train de s’accomplir il faut tenir compte de ce vêtement dans lequel le vent s’engouffrera quand l’homme tombera en position verticale. Mais il n’en est rien pendant un temps que lui-même n’a pas réussi à évaluer. Au début de la chute, affirme-t-il, il restera plongé dans la contemplation de ce magnifique ciel étoilé qu’il apercevait de sa position de combat et qu’il distingue maintenant dans le prolongement de ses bottes. Il tombe par conséquent la tête en bas. Cette position est confirmée par une perception physique durable car il ne l’a pas oublié. Il a l’impression de se tenir au garde-à-vous. Il ne garde certainement pas cette attitude de manière permanente. Tombant n’importe comment, il doit accomplir pas mal de cabrioles, qui neutralisent le freinage provoqué par le parka.
La chute dure environ une minute et demie. C’est long, quatre vingt dix secondes de chute libre, surtout quand l’ouverture finale d’un parachute ne peut être espérée ! Mais le jeune anglais n’a pas l’impression de tomber. Il se sent immobile parmi les étoiles.
Trois heures plus tard, il aperçoit toujours les étoiles, mais cette fois à travers un trou circulaire pratiqué dans la voûte sombre des arbres qui l’entourent. Par paliers, il émerge de son inconscience avec l’aide du froid provoqué par la neige sur laquelle il repose. Ce n’est pas que celui de l’espace, qui l’avait anesthésié, mais un froid humide, insidieux et qui à la longue brûle. Qu’est-ce qui brûle ? Les jambes ! Mais oui ! La douleur qu’il ressent au niveau de ses jambes léchées par les flammes avant l’explosion du Lancaster, fait reprendre à Alkemade ses esprits, il revient dans le réel. La douleur n’intéresse pas seulement les membres brûlés, si elle n’affecte pas de façon massive un point particulier de son corps, elle se matérialise par mille piqûres qui semble avoir été pratiquées par un acupuncteur devenu fou. Par une réaction animal, il fait jouer les articulations de ses doigts. Ca marche !
Tout à coup tout lui revient ! La mission, le retour, le Messerschmitt, le parachute, le feu, le plongeon, il pense : j’ai eu de la chance !
La notion du miracle qui a dirigé sa chute ne l’effleure pas encore. Il grogne seulement : « Nom de Dieu, mais je suis encore vivant ! »
Il ne déborde pas de reconnaissance, pas encore, pour ce qu’il estime représenter un foutu coup de chance parce qu’il souffre des mille piqûres que les aiguilles des jeunes sapins lui ont infligées pendant qu’il glissait de branche en branches, chacune freinant progressivement sa vitesse de cinquante mètres à huit mètres/seconde. La neige remplaçant le roulé-boulé final qu’il ne sait pas faire d’ailleurs.
Notre anglais prend maintenant conscience qu’il se trouve en Allemagne, donc en pays ennemi ; il lui faut se constituer prisonnier très vite, sous peine de se voir immédiatement abattu par la terrible Gestapo. Mais, avant de se mettre en route, il fouille dans les poches de son parka, il y trouve un paquet de cigarettes un peu froissé mais utilisable, son briquet qui marche toujours, comme sa montre, et se met à fumer béatement. Puis il part.
En sortant du petit bois, sa jambe droite flanche et il tombe. Il se rappelle que ce membre a heurté un montant de la trappe d’évacuation lorsqu’il a quitté l’avion. Il réussira malgré tout à se porter sur l’herbe gelée. C’est là que pour la première fois, il découvre la transcendance de son destin. Le bois qui l’a reçu avec ses sapins amortisseurs est fort exigu et il a conservé de la neige, qui partout ailleurs, a fondu. Cinquante mètres à gauche, cinquante mètres à droite, c’est la terre gelée et les rochers qui l’eussent réceptionné !
Il entre dans un autre bois plus important et aperçoit bientôt une lueur courant au travers de l’ombre épaisse. C’est la lueur mouvante émise par une puissante torche électrique utilisée par un garde forestier allemand terminant sa ronde nocturne. Ce représentant sylvestre découvre tout de suite le naufragé de l’espace, l’identifie, le fouille et confisque dans le parka les cigarettes anglaises restant (ces cigarettes étaient particulièrement dans un IIIème Reich misérable contraint de fumer du tabac yougoslave ou belge, c’est-à-dire de l’herbe ou de la feuille de cerisiers). Celui-ci est presque immédiatement rejoint par un groupe plus militarisé, ces hommes vont ensuite chercher une bâche, la rapportent et y placent Alkemade qui semble incapable de courir le cent mètres et le transporte dans une villa voisine. La vieille femme qui y réside lui confectionne un grog effroyable à base de bière et d’alcool de betterave dans lequel baigne un oeuf battu.
Maintenant, le jour se lève.
C’est à partir ce moment que l’on peut observer le mouvement pendulaire de son destin. Il a accordé le miracle au tirailleur anglais. Mais il lui propose une nouvelle possibilité de mort. En effet, comment Alkemade pourra-t-il expliquer sa présence dans un bois du pays Sauerland, en pleine nuit d’hiver, sans présenter le parachute utilisé pour s’échapper d’un bombardier en feu. A minuit ou presque, il risquait de brûler vif, deux ou trois minutes plus tard, il risquait de s’écraser sur un sol gelé, maintenant c’est d’être percé par les douze balles d’un peloton d’exécution comme espion désigné.
Effectivement, dans les premières heures de la matinée, une voiture se présente à la villa et l’emmène à Mesched, petite ville située à l’est de Cologne, devant un hôpital. Les médecins se penchent sur lui. Ils trouvent l’aviateur couvert d’ecchymoses, jambes brûlées au premier degré, mais sans traumatisme crânien, vertèbre cervicale écrasée ou autres blessures internes graves. Ils mettent seulement longtemps pour extraire les centaines d’échardes et de petits fragments de bois que les sapins lui ont plantés dans la chair pendant sin freinage miraculeux. Et bien entendu, les enquêteurs (Gestapo, Abwer ou S.D. ?) demandent à Alkemade :
« - Où avez-vous caché votre parachute ?
- Je suis descendu sans parachute ! »
Un rire énorme accueille cette époustouflante déclaration et se résorbe dans quelques sourires entendus ...
« - Vous êtes un espion et vous tombez sous le coup de la loi de guerre ! Où avez-vous caché votre parachute ? Jamais vous n’arriverez à nous faire croire que vous êtes tombé en chute libre et resté dans un état physique presque parfait comme les médecins de l’hôpital viennent de le vérifier.
- La neige ! Je suis tombé sur la neige ! »
Les enquêteurs haussent les épaules. Les enquêteurs savent qu’une couche de neige de consistance normale ne peut constituer un amortisseur suffisant pour protéger un corps arrivant au sol à 50 mètres/seconde. Alkemade explique aux enquêteurs que son « pépin » se trouvait enfermé dans un container, tout contre la porte de communication entre sa tourelle et l’empennage de l’appareil. repoussé par le feu, il n’a pas réussi à le récupérer pour sauter. En arrivant à l’hôpital, le mitrailleur portait encore le harnais auquel s’accrochait le parachute. Les Allemands disent :
« - Cela ne prouve rien. Une fois au sol, vous avez décroché les élévateurs, conservé le harnais sans penser qu’il vous dénoncerait automatiquement à nous, puis vous avez caché ou brûlé la voilure. Comme espion, vous n’êtes pas très malin !
- Je jure que mon parachute est resté dans l’avion !
- Donc il a brûlé et c’est bien dommage ! Car si nous avions pu le retrouver dans l’épave de votre damné pisseur de phosphore, vous suivriez le sort d’un prisonnier de guerre normal au lieu de subir la peine capitale réservée aux espions en temps de guerre ! Nous n’y pouvons rien ! »
Deux fois miraculeusement sauvé, Alkemade va aussi échapper à la menacer des fusils allemands. Mais c’est un miracle rationnel : combinaison d’un coup de génie de l’aviateur et d’une grande honnêteté des Allemands. Il leur dit :
« - Mon parachute a brûlé, c’est évident, mais pas les boucles métalliques par lesquelles il se rattache au harnais que je porte encore. Elles doivent correspondre les unes aux autres. Il vous suffit de les chercher dans l’épave et les enclencher sur celles du harnais. Vous verrez que je dis seulement la vérité. »
Un peu interloqués, les policiers se retirent. Le cours de l’enquête change et la Luftwaffe prend l’affaire en main. L’épave avait été repérée quelques heures seulement après sa chute, à trente kilomètres au nord de Mesched. Gardée, déjà explorée pour en retirer tout ce qui restait, c’est-à-dire peu de chose : les quatre cadavres des camarades de Alkemade, qui avec ou sans parachute n’avaient pas réussi à sauté et les pièces de métal rare dont l’Allemagne manquait. La chance d’Alkemade perdurait les boucles ne contenaient aucun métal rare et on les retrouva, ainsi que le filin de métal commandant l’extraction des aiguilles. Elles s’ajustaient encore sur le harnais d’Alkemade malgré l’action déformante du feu.Il était sauvé une troisième fois !
Tout changea pour lui. Les Allemands ne le tenaient plus pour un espion, ils n’avaient aucune raison de le maintenir en quarantaine. Il entra au Stalag Luft III et y vécut comme les autres prisonniers jusqu’à la fin de la guerre. Son aventure fut connue par toute l’Allemagne. Son odyssée paraissait tellement incroyable que ses camarades éprouvèrent le besoin d’établir un certificat d’authenticité qu’ils lui délivrèrent le 25 avril 1944 celui-ci déclare :
« A la demande du sergent Alkemade, matricule 1431537, les autorités allemandes ont vérifié et certifient exactes les conditions dans lesquelles il est tombé d’un avion volant à 18000 pieds, sans pouvoir endosser son parachute en train de brûler dans l’appareil, atterrissant sans blessures en neige profonde parmi les pins.
Certifié exact.
Signé : lieutenant aviateur H.J. Moore, Sergent-aviateur R.R. Lamb, sergent-aviateur T.A. Jones. »
A la fin de la guerre Alkemade rentra chez lui sans inconvénient majeur.
Nous conseillons à personne de tenter d’en faire autant bien que le record de chute libre qui finissent bien n’appartient plus à Alkemade mais à une hôtesse de l’air yougoslave, mademoiselle Vesnac Vulovic (à l’époque) devenue nouvelle championne de cette redoutable spécialité en 1972 après une chute de 10000 mètres contre 5485 pour Alkemade.
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