Sur le pont, la clique du navire de guerre américain « Wyoming », ancré dans le port de New York, attaque l’hymne national roumain, tandis qu’impeccable, la garde d’honneur présente les armes. Nous sommes pendant l’été 1921 ; le Consul général de la Roumanie dans la métropole américaine visite le cuirassé, en guise de témoignage d’amitié entre les deux pays. Court de taille, mais impeccablement vêtu, le Consul a grande allure dans son bel uniforme bleu sombre. Sur sa poitrine brillent de nombreuses décorations. lentement, il passe devant la garde l’honneur, relevant au passage un ou deux imperfections dans les tenues au grand embarras des officiers américains qui le suivent pas à pas. La revue terminée, on sabre le champagne. « Messieurs, dit à cette occasion le Consul, d’une voix teintée d’un fort accent, je vous apporte un témoignage d’amitiés de la reine Marie de Roumanie, que je présente ici. » Il poursuit : « Au nom de la reine, j’aimerais donner un grand dîner en l’honneur des officiers ! » L’invitation est acceptée. Le dîner aura lieu quelques jours plus tard à l’hôtel Astor, l’un des plus luxueux et des plus chers de New York, où un grand salon particulier a été retenu pour la circonstance. Le Consul accueille chacun de ses hôtes à leur arrivée. Ce sera un repas somptueux, arrosé des vins les plus fins. Cependant, les officiers avaient parlé du banquet autour d’eux. La presse avait eu vent de l’affaire. Le FBI également, au moment des discours, les policiers font irruption dans le salon, et arrêtent le Consul général. Celui-ci, un citoyen new yorkais du nom de Stanley Weyman, est bien connu de la police.
N’empêche qu’une fois de plus il avait pratiquement mené à bien un de ses tours qui devait faire de Stanley Weyman l’un des plus étonnants mystificateurs de tous les temps. L’homme était né dans la pauvreté. Peut-être à cause de cela, il n’en appréciait que davantage les joies souvent éphémères de ce que l’on appelle « la grande vie ». Passionné d’uniforme, à condition qu’il s’agisse d’uniforme prestigieux, il se sentait aussi à l’aise dans une tenue de marine que dans celle d’un officier d’aviation ou d’armée de terre que celle-ci fût américaine ou étrangère. Mais fait curieux, cet homme qui changeait d’affection comme de chemise ne prenait jamais la peine de change de nom pour se livrer à ses impostures : il opérait toujours sous celui de Weyman et c’est du reste cette fidélité à ce patronyme qui permit à la police de faire échec à certaines de ses opérations. Car inutile de préciser que de son vivant Stanley Weyman, qui avait des goûts raffinés et connaissait bien les palaces, eut souvent à subir l’existence austère et moins brillante de prisons américaines. Mais fort habile à tirer parti de tout, il réussit même pendant un certain temps à gagner pas mal d’argent en se faisant passer pour un fonctionnaire gouvernemental chargé de faire des conférences sur la nécessité de réformer le régime pénitentiaire américain !
Ayant tâté sans beaucoup de succès la médecine, il décida un jour de jouer les avocats. L’expérience acquise au gré de ses propres rendez-vous avec la justice lui fit donner d’excellents conseils à certains de ses clients. En tout cas, il ne trouva personne pour se plaindre, à l’exception des authentiques homme de loi ! Mais la plus spectaculaire des opérations menées à bien par Stanley Weyman se déroula en 1923 à l’occasion d’un voyage aux Etats-Unis de la princesse Fatima d’Afghanistan. Personne, en haut lieu, semble-t-il, n’avait accordé d’importance à cette visiteuse, Stanley Weyman décida d’y remédier. Rendant visite à la princesse, il se fit passer pour un sous-secrétaire au Département d’Etat et lui présenta les regrets du gouvernement américain pour l’impair commis en ne la recevant pas avec les honneurs dus à son rang. Aussitôt les conseillers de la princesse firent verser une importante somme à Stanley Weyman afin qu’il achète des présents officiels. Notre homme n’étant pas un voleur : il consacra bel et bien cet argent aux visites de la princesse. Il loua pour elle un train spécial. Puis, revêtu d’un uniforme d’officier de marine qu’il avait loué, il l’escorta à Washington. Elle y descendit dans le meilleur hôtel pendant qu’il s’arrangeait pour la faire recevoir à la Maison Blanche par le Président Warren G. Harding ! Ravie, la princesse s’entretint avec le premier personnage des Etats-Unis, en compagnie de Stanley Weyman, dont l’esprit d’à-propos fut très apprécié. Comment le mystificateur s’y était-il pris ? Le fait est que l’on fit grise mine dans l’entourage du président lorsque -trop tard - la vérité fut connue ! Entre-temps l’imposteur avait disparu ...
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Stanley Weyman se trouva un autre emploi. Il enseignait à ceux qui tremblaient de peur à l’idée de partir sur le front, les moyens de simuler une maladie ou une infirmité susceptibles de les faire réformer. Cela lui valut une fois de plus de passer de long mois en prison. La guerre terminée, la création de l’Organisation des Nations Unies excita son imagination. Il se glissa parmi les diplomates et finit par diriger un bureau de presse à l’intérieur même des Nations Unies, obtenant des interviews de hautes personnalités de tous les pays auxquelles il rendait du reste de réels services sur le plan administratif. des années s’écoulèrent avant que le secrétariat général ne s’émut des titres de cet étrange personnage et ne mît fin à ses activités.
S’il était volontiers imposteur, écornifleur, mystificateur, Stanley Weyman toutefois n’avait rien du gibier de potence. Par exemple, on ne trouva jamais une seul arme sur lui et jamais il ne se livra à aucune violence. C’est pourtant d’une mort violente qu’il devait mourir alors que pour la première fois de sa vie peut-être, il exerçait honnêtement le métier de directeur d’hôtel. Des voleurs ayant pénétré dans sa chambre un soir de 1951, Weyman se battit vaillamment à mains nues, jusqu’au moment où l’un des malfaiteurs sortit une arme, fit feu et m’atteignit mortellement
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