Le 24 août, toute la presse, et notamment, la presse parisienne publie en grande manchette: « SOIRÉE D’ÉMEUTE À PARIS ». La veille, en effet, de violente bagarres ont eu lieu entre manifestants et représentants de l’ordre boulevard Montmartre, rue du faubourg Poissonnière, boulevard Sébastopol, boulevard Rochechouart, boulevard et place Clichy, enfin sur les Champs-Élysées.
A vrai dire, ce ne sera qu’un feu de paille; toute la lie de la capitale, les éléments les plus troubles profitent de l’agitation ainsi créée pour piller cafés et magasins; mais, à minuit le calme est revenu. Cette violente manifestation sera sans lendemain et le redressement financier que Raymond Poincaré a opéré depuis un an n’en sera guère affecté.
La raison de cette émeute? une affaire, à première vue banale: l’assassinat aux États-Unis, dans le Massachusetts, d’un caissier d’usine. Sont impliqués dans ce crime les nommés Sacco et Vanzetti, ainsi qu’un troisième homme, dont on ne parle guère d’ailleurs, Madeiros. Seulement – et toute la genèse de l’affaire est là – alors que le crime s’est produit en 1920, que Sacco et Vanzetti ont été reconnus coupables en 1921, ce ne sera que six ans plus tard qu’ils seront exécutés, ainsi que Madeiros. S’il n’y avait eu un tel intervalle de temps, au cours duquel les défenseurs des condamnés utilisèrent tous les moyens de procédure pour faire réviser la sentence de mort, ce qui a été appelé «l’affaire Sacco-Vanzetti» n’aurait probablement jamais existé.
Les personnages de l’affaire
Bartholoméo Vanzetti est né le 11 juin 1888 dans le Piémont. De bonne heure, il adhère à la société secrète, dont son père fait partie «Les Frères de la Montagne», composée en majorité d’ouvriers agricoles. Bartholoméo a pour initiateur un vieil anarchiste italien qui a connu Kropotkine. En 1908, il quitte l’Italie, séjourne à Nice, puis se rend aux États-Unis. A New York, il adhère à un club clandestin où les discussions politiques tiennent lieu de nourriture; il s’y révèle comme orateur puissant et un théoricien farouche de la doctrine anarchiste; il échoue ensuite à Plymouth, dans l’État du Massachusetts, où il rencontre un compatriote plus jeune que lui mais au tempérament encore plus exalté. Il s’agit de Nicolas Sacco, né en 1891 à Foggia, près de Naples, ouvrier à la Plymouth Cordage Company, très mécontent de son sort. Vanzetti, dénué de ressources, est embauché dans la corderie. Au cours de l’hiver 1915-1916, il sera l’instigateur d’une grève longue et tragique. Celle-ci terminée, la direction de la corderie le congédie ainsi que Sacco. Le Piémontais va vivre surtout d’expédients provenant du recel de marchandises volées (expédient qui sont d’ailleurs conformes à ses principes). La personnalité de son compagnon reste plus mystérieuse. On n’a jamais su son rôle exact dans tous les incidents qui ont marqué son séjour dans le Massachusetts. Il est entre comme gardien de nuit à l’usine de chaussures Kelly à Soghton Braintree. Il possède un compte en banque, hors de proportion avec les économies qu’il peut faire sur son salaire; il fait des voyages assez mystérieux, notamment à Boston. On peut se demander encore aujourd’hui quelle est la cause qu’il a servie.
Lors de l’entrée en guerre des États-Unis en 1917, Vanzetti quitte le Massachusetts où les attentats vont se succéder; on y pille, on y vole, on y assassine. Les auteurs de ces crimes se nomment Madeiros, Morelli, Steve, Manchini, avec lesquels Vanzetti et Sacco (qui n’a pas qui le Massachusetts) sont en relations constantes.
On retrouve Vanzetti barman à New York, dans un établissement tenu par l’Espagnol, Lopez, époux d’une dompteuse d’animaux féroces, nommée Juanita, belle espagnole de trente-deux ans, forte et de haute taille, qui trône à la caisse. Vanzetti, beau parleur lui fait la cour; il se présente à elle comme le fruit illégitime des amours d’un sculpteur et de la marquise Santelli di Castelnova, fille du prince Monteplasta. Il n’en faut pas plus à la belle Juanita pour tomber dans les bras de Bartholoméo.
Mais Lopez apprend son infortune; les deux amants sont obligés de fuir. Juanita a pris dans la caisse un peu plus de mille dollars. Ils échouent au Mexique; à Puebla, ils s’engagent dans un cirque madrilène, ambulant. Sur l’estrade, on peut voir désormais Vanzetti, menant la parade pour appeler les spectateurs, déguisé en tribun romain, avec un drap de lit et quelques oripeaux.
Le cirque les ayant congédiés, ils reviennent aux États-Unis où ils mettent au point les «Danses exotiques du Prince et de la Princesse Kaola de Corée, chassé de leur pays par les Japonais». «Les Altesses Royales», lit-on sur une affiche, «compte sur la générosité du grand peuple américain pour leur donner asile. Vive la Corée! Mort aux Japonais.» Ils vont ainsi de ville en ville dansant sur les places publiques. Au bout de deux mois, ils peuvent s’acheter une roulotte d’occasion. Mais, à San Francisco, leur attraction provoque des manifestations anti-japonaises; le consul du Japon intervient; Vanzetti, convoqué par l’attorney, est prié de cesser cette exhibition.
Puis le couple est engagé par une ménagerie française «La ménagerie Saint-Michel.» Bartholoméo, habillé en chasseur mondain, avec un habit rouge et un huit reflets, surveille, un fouet à la main, les cages de fauves. Juanita a repris son métier de dompteuse. Un soir, à la suite d’une violente algarade avec le patron de la ménagerie, le couple est renvoyé. Pour se venger, Juanita ouvre les cages des fauves; le lion prend la clé des champs (on le retrouve ivre-mort); le léopard est abattu dans la rue, d’un coup de revolver, par un passant; il en est de même de la panthère, qui s’est réfugiée dans la cave d’un bar. Juanita est arrêté; elle comparait devant la justice; elle est acquittée. Elle reprend sa place à la ménagerie où une foule en délire l’ovationne.
Bartholomé l’a abandonnée. Il est allé retrouver son ami Sacco, dans le Massachusetts où les vols et pillages continuent.L’ÉVÉNEMENT A L’ORIGINE DE L’AFFAIRE
Un attentat contre le caissier d’une maison de chaussures se produit le 24 décembre 1919 près de la gare de la petite ville de Bridgewater, à quarante kilomètres de Phymouth. Sacco et Vanzetti sont soupçonnés d’y avoir participé. Mais c’est le 15 avril que se produit l’événement qui va être à l’origine de l’affaire. Ce jour-là, vers quinze heures, le caissier de la manufacture de chaussures Slater et Morill à South Braintree, dans la banlieue de Boston, se rend à son travail accompagné du gardien de l’usine; il porte sur lui la paye des ouvriers; une somme de 15 776 dollars. Trois hommes descendent d’une automobile; deux font feu à bout portant sur le gardien et caissier auquel son porte-feuille est dérobé. Les assassins remontent dans la voiture (où se trouvent encore deux autres hommes) qui démarrent à toute vitesse.
Au cours de l’enquête trente personnes reconnaissent Sacco et Vanzetti dans les deux hommes qui ont tiré; cinq témoins particulièrement sont formels. Les deux italiens sont reconnus coupables en juin 1921. C’est alors que leurs nouveaux avocats, Hill et Masmunno, usant de tous les artifices que permet une procédure aussi embrouillée que la procédure américaine, vont pendant six ans, former recours sur recours, révision sur révision; une première demande de révision aboutit en décembre 1921 à la confirmation de la culpabilité des condamnés; une seconde demande est formée au mois de mai 1922, n’a pas plus de succès. C’est alors qu’un pourvoi est formé devant la cour du Massachusetts qui va étudier l’affaire pendant trois ans et rendre en octobre 1926 un arrêt de rejet. Les avocats s’adressent alors au gouverneur du Massachusetts, Alvin Fuller, pour un recours en grâce qui a été rejeté. Il y a aux États-Unis une importante colonie italienne; il n’est pas difficile d’amorcer auprès de celle-ci un mouvement d’opinion qui va aller en augmentant: tracts, discours, meetings, articles, pétitions vont se multiplier. Deux tendances se manifesteront: la première soutiendra la thèse de l’innocence des condamnés; la deuxième fera valoir que, même s’ils sont coupables, ils ont trop attendu et qu’au nom de la plus élémentaire humanité, on doit les gracier. Le 12 juillet 1927, «L’Humanité» annonce que le gouverneur Fuller a ordonné en vue de l’exécution le transfert des condamnés de la prison de Dedhan à celle de Charlestown (en réalité le transfert n’aura lieu que le 3 août); l’exécution doit avoir lieu, précise le journal communiste, entre le 10 et le 17 août: «seule une action énergique de la classe ouvrière peut encore arracher les deux innocents des mains de leurs bourreaux.»
Or, depuis le mois de février 1927, trois hommes étudient minutieusement le dossier; il s’agit du docteur Lawrence Lowel, du juge Grant et du professeur Samuel Starton; leur conclusion est formelle; ils n’ont trouvé aucun élément permettant de faire douter de la culpabilité de Sacco et de Vanzetti.
A New York a lieu une manifestation monstre; pendant trois heures déambule un cortège avec des pancartes sur lesquelles ont lit: « Arrêtez la mission de la mort.» La police charge pour disperser les manifestants. Le 23 juillet, une grand réunion est organisée par «L’humanité» au Cirque de Paris, avenue de la Motte-Picquet. Séverine président, Marc Sangnier tonitrue; en revanche Jouhaux, secrétaire général de la CGT, est hué et ne peut parler. A la sortie de la réunion, une brève échauffourée a lieu au Champ-de-Mars entre les manifestants et la police. Le monde commence à s’émouvoir; des démarches sont faites au près du gouverneur Fuller; qui reste inflexible ! A Paris, le «Secours Rouge International», le parti communiste et la CGTU distribuent des tracts invitant les travailleurs de Paris à manifester, le dimanche suivant place de la Nation.
Des bagarres se produisent à Boson, à New York, à Washington, à Londres, à Berlin, à Buenos Aires... A Tokyo des soldats gardent l’ambassade américaine. Des bombes éclatent à New York et à Philadelphie. La CGTU lance un ordre de grève de 24 heures pour le lundi 8 août. Quelques troubles sont signalés à Bayonne, Lyon, Bordeaux, Roubaix, Brest, Lille, Tourcoing, Béziers, Saint-Nazaire, au Puy, à la Rochelle et dans la banlieue de Paris.
La grève se soldera par un échec: on constatera simplement qu’il y a dans Paris un peu moins de taxis: les seuls chômeurs seront… les pointeurs de grève dans les permanences syndicales.
La date officielle de l’exécution est fixée au 10 août à minuit. On arrache à l’ancien président de la République Émile Loubet, dont la sénilité est à peu près complète, un télégramme adressé au gouverneur Fuller «Je vous adresse un ardent appel en faveur de Sacco et Vanzetti.».
A Boston, des mitrailleuses prennent position; à Washington, c’est presque l’état de siège; une brigade de motocyclistes et deux autos blindées parcourent les rues de New York; dans les capitales, les ambassades américaines sont sévèrement gardées.
A Albi, les verriers font grève et laissent éteindre les feux.
D’autres bombes éclatent à Chicago, à Pittsfield; trois à Buenos Aires, dont une au Palais de Justice.
Mais, 80 minutes avant l’exécution, on apprend que Sacco et Vanzetti ont été autorisés à se pourvoir devant la Cour suprême de Boston. Il est sursis à l’exécution jusqu’au 22 août. Sacco fait la grève de la faim depuis vingt-quatre jours; Vanzetti a recommencé à s’alimenter.
C’est alors que le grand journal conservateur anglais, le «Times» prend position: « Coupable ou non coupable, chacun perçoit que leur avoir fait subir une succession d’espoirs et de déceptions pendant sept ans, pour finalement les faire exécuter est quelque chose qui révolte l’humanité.»
Le 18 août, la Cour suprême rejette le pourvoi et la demande de sursis.
A Londres, on enregistre une manifestation monstre. A Berlin, dix mille ouvriers assiègent l’ambassade américaine que la police à bien du mal à dégager. A Genève, ville cependant particulièrement calme, une émeute est déclenchée; les manifestants refoulés de l’ambassade américaine, se portent vers les locaux de la SDN dont les vitres sont brisées.
Le Pape, Mussolini essaient en vain de fléchir le gouverneur Fuller. Sacco en est à son trentième jour de jeûne: menacé d’être alimenté avec une sonde, il consent à avaler quelques gorgées de bouillon.
«La justice suivra son cours» répond le gouverneur à toutes les demandes qu’on lui adresse. On lui objecte qu’on a imposé aux condamnés «la torture de l’espérance.» «A qui la faute?» rétorque-t-il, «cette affaire pourrait être finie depuis longtemps mais la défense a voulu s’enfoncer dans le maquis de la procédure.»
Et, dévoilant le fond de sa pensée, il ajoute: «La grâce est impossible, parce que nous aurions l’air de céder à la pression de l’étranger. On a fait de cette affaire une question politique. Tant pis pour les condamnés, c’est leur seule chance qu’on a délibérément supprimée.»
Plus rien dès lors ne peut arrêter l’exécution qui a lieu le 22 août 1927 à minuit.
Le gouverneur Fuller n’avait pas tout à fait tort en déclarant qu’en faisant de cette affaire criminelle une question politique, on excluait par la-même toute éventualité de mesure de clémence.
Quant à la culpabilité des condamnés, il peut subsister un doute, d’une part parce que les accusés ont toujours énergiquement nié avoir participé à cette affaire, d’autre part qu’à défaut de la preuve absolue des actes criminels qui leur sont imputés, il est toujours possible de discuter et de réfuter les témoignages qui les ont accablés. Il a été soutenu que le 15 avril 1920, jour du hold-up de Braintree, Vanzetti se trouvait à Bridgewater (autre banlieue de Boston), où il vendait du poisson comme marchand ambulant. Mais cet alibi a-t-il été rigoureusement établi? Quant à Sacco, il a été prouvé que l’alibi qu’il a donné pour sa défense, à savoir qu’il se trouvait dans un restaurant lors de l’attentat, était faux. En outre, il a pu être établi que le revolver dont il était porteur le jour de son arrestation (intervenue vingt jours après l’attentat) était bien l’une des deux armes qui avaient été utilisées par les agresseurs.
Enfin, il faut rappeler que leur dossier a été minutieusement examiné par les plus hautes autorités judiciaires des États-Unis.
En réalité, il apparaît bien aujourd’hui qu’en prenant fait et cause pour Sacco et Vanzetti, les diverses organisations d’extrême gauche, le parti communiste en tête, se souciaient assez peu de leur sort. Mais, il y avait dans cette affaire une «machine de guerre», dont il fallait profiter à seule fin de mobiliser la classe ouvrière un peu partout. Qu’une telle attitude ait empêché en dernière minute une mesure de grâce en faveur des condamnés, importait peux aux dirigeants des mouvements extrémistes.
Et la meilleure preuve ne réside-t-elle pas dans le fait que, lors des émeutes qui ont eu lieu à Paris, dans la soirée du 23 août, on surtout une majorité d’éléments troubles qui ne pensent qu’à voler ou à piller alors que les instigateurs du mouvement se sont bien gardés ce jour-là, de paraître dans la rue.
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