LODACE, HISTOIRE


Les affaires célèbres


Amour à la belge
Une fourberie qui finit bien


De tout temps, le peuple de Liège fut réputé pour sa gentillesse, son hospitalité, son caractère gai, enjoué et spontané ; aussi lorsquevers 1745, le jeune comte de Lévignen 1, quittant la France, y débarqua sans ressources, brouillé avec les siens à la suite de Dieu sait quelles extravagances, fut-il fort bien accueilli.
Il avait à cette époque un peu plus de vingt-cinq ans, était aimable, beau parleur, joli garçon -- et dans un état voisin de la mendicité !… -- Les Liégeois le plaignirent, l'aidèrent discrètement, surtout, hélas ! de bonnes paroles et d'encouragements... Mais bientôt, il fut contraint d'admettre que, dans sa situation désastreuse, seul le mariage pourrait le tirer d'affaire. Et c'est ainsi qu'il épousa la jeune baronne Marie-Marguerite de Rahier, héritière d'une vieille famille liégeoise, qui outre sa jeunesse, lui apportait une fortune bien assisse, le grade de colonel d'une compagnie au service de l'Empire et le poste de chambellan du prince-évêque de liège. Elle lui donna aussi trois enfants, deux filles et un garçon.
La cadette, Charlotte, douce et rêveuse, deviendra rapidement d'une grande beauté et sera l'un des ornements de cette petite cour épiscopale qui, bien que faisant partie du Saint Empire, se voulait d'inspiration française.

Elle sera l'héroïne ou peut-être la victime d'une aventure étrange et romanesque.

Spa, à dix lieues de la capitale liégeoise, recevait durant la saison le monde mélangé des villes d'eaux : seigneurs, riches bourgeois, boutiquiers venus de Paris ou d'ailleurs qui espéraient faire fortune en quelques mois, aventuriers toujours en quête d'une victime, se cachant le plus souvent sous un nom d'emprunt et menant d'autant plus grand train, qu'ils étaient bien décidés à ne payer aucune des nombreuses dettes qu'ils laissaient derrière eux !

Au début du mois de juin de l'an 1777, arrive à Spa, en grand équipage, un très étrange trio qui s'installe à l'auberge de " L'Anneau d'or ", rue de l'Assemblée, au centre de la ville, et se fait inscrire dans la " liste des Seigneurs et des Dames " sous les noms ronflant de " S.A. Monseigneur le prince Justianini de Chio et Madame la princesse avec leur fils, S.A. le prince Maximilien. " Derrière ce beau nom, vous vous en doutez, se cachait une famille de fieffés fripons, mais chose étrange, autant le " prince et la princesse Justianini " étaient vulgaires et sans manières, autant leur fils était élégant, distingué, instruit, et ma foi, fort beau garçon. D'une astuce invraisemblable, le père (que l'on croit être un ancien paysan de Malesherbes ou peut-être un domestique au service de l'authentique prince Justianini mort accidentellement) avait fait de nombreux dupes, et parmi celles-ci, l'électeur de Bavière en personne, dont il sut bien capter la confiance, qu'il en obtint, pour son fils, un brevet de colonel, qui lui sera, il est vrai, repris quelques années plus tard. Le trio, lorsqu'il arrive à Spa, a déjà beaucoup voyagé, s'est fait de nombreuses relations, mène grand train. Il rencontre là le duc de Beauffort, le prince Dolgorouky, le marquis d'Harcourt, le prince de Gavre, le duc de la Trémoïlle, le prince Frédéric de Hesse-Cassel et quelques autres estivants moins marquants. Le prince Maximilien, qui a maintenant un peu plus de vingt ans, est de toutes les fêtes. Les jeunes filles en rêvent, les mères le trouvent charmant, certaines en rêvent aussi ! Mais un événement faillit bien lui être fatal : il se prit de querelle avec un certain comte de Saint-Léger, lequel s'en plaignit au chef de la police spadoise et dénonça lesJustianini comme imposteurs. Les trois coquins traitent cette " médisance " par le mépris et avec une audace incroyable, continuent à mener grand train, vont aux jeux, au concert, au parc, semblent ignorer la froideur des saluts qui leur sont rendus... Mais le comte de Saint-Léger était, lui aussi, un imposteur !Démasqué, il prend le parti de fuir, et c'est ainsi que l'estime sera, sur-le-champ, rendue aux Justianini. Même plus, chacun s'efforce de se faire pardonner cette impardonnable méprise, on redouble d'amabilité ; les Justianini sont choyés, toutes les portes leur sont ouvertes. Avec une magnanimité de grands seigneurs, ils acceptent ce nouveau changement de fortune, vont jusqu'à en rire, trouvant la farce bien drôle ! Le séjour à Spa se termine dans une ambiance des plus charmantes, et si en partant, ils laissent quelques dettes, la chose était assez courante pour n'étonner personne.

Durant ces mois d'été, les Justianini nantis de bonnes recommandations s'étant rendus à Liège afin d'y présenter leurs hommages au prince-évêque Velbruck, l'ami des poètes, ouvert aux idées nouvelles, qui les reçut même à sa table !

Une véritable consécration !

A l'une de ces réceptions, à la cour épiscopale ou chez l'un ou l'autre seigneur liégeois, le beau Maximilien rencontra la jeune comtesse de Lévignen. Le jeune coquin sut lui plaire, comme elle plut au garçon. Cet amour (nouveau pour tous les deux) fut encouragé, c'est bien évident par les deux familles. Et rapidement ce furent les fiançailles. Les Lévignen étaient ravis d'une alliance avec l'illustre maison de Justianini ; quant à ceux-ci, on comprendra combien ce mariage les ravissait.
On s'étonne aujourd'hui d'une telle crédulité : un comte de Lévignen donne sa fille à un fripon, dont les impostures ont déjà été dévoilées plus d'une fois, dont le père, au dire de ses contemporains, était un rustre déguisé en seigneur. La chose est à peine croyable ; elle est pourtant authentique.
Maximilien, laissons-lui ce préjudice favorable, fut plus d'une fois sur le pont d'avouer sa véritable identité à la femme qu'il aimait. Mais il eut peur, peur de la décevoir, peur de la perdre, de rompre ce rêve magnifique ; lui, l'obscur garçon dont toute la vie reposait sur une duperie.
Il se dit certainement que cette union ferait de lui un homme nouveau, l'établirait, lui procurerait une situation honorable. Et puis probablement dut-il vivre au jour le jour, se contenant tout simplement du bonheur présent. Et, reconnaissons-le, la personnalité du comte de Lévignen, qui lui aussi avait trouvé dans ce mariage un établissement, justifiait un certain optimisme. N'était-il pas logique d'espérer l'aide d'un tel beau-père ?
Le mariage fut fixé au début de l'année suivante. Le contrat est signé le 18 mars 1778, par-devant le notaire Dumoulin de liège, son préambule est tout un poème :

"Comparant très haut, très puissant, très excellent prince, Monseigneur François Justianini, par la Grâce de Dieu, Sérénissime prince Chio, duc de Caffa, grand maître héréditaire de l'ordre de St Georges, grand –croix né de l'ordre de S.M. comte du Saint Empire, noble génois, noble vénitien, et avec lui très haute, très puissante et très excellente princesse S.A. Marie-Françoise-Rose de Magenis des princes d'Ultoni princesse Justianini de Chico, son épouse et S.A. Maximilien-Joseph-Marie Justianini, prince héréditaire de Chio, grand –croix né de l'ordre des ordres de St Georges et de S.M. de Bavière, très fidèle colonel dans toutes les troupes de feu S.A.E de Bavière, leur fils d'une part, et son excellence messire Louis-Charles-François Lallement, comte de Lévignen… "

Les Justianini se montrent d'une excessive largesse, ils " donnent et laissent à S.A. leur fils unique et à ladite demoiselle comtesse de Lévignen, future épouse, tous leurs biens cens, rentes, dans lesquels sont compris tous les joyaux et bijoux de famille qui ne pourront être vendus, aliénés ou engagés … "

Les Lévignen, à côté d'une telle générosité, font un peu figure de parents pauvres !

Le mariage est célébré, en grande pompe, cinq jours après la signature du contrat. Mais trois mois ne s'étaient pas écoulés que la vérité éclatait au grand jour !

C'est le " scandale " dont les Liégeois se gaussent. Les Lévignen sont moqués pour leur naïveté, les jaloux se réjouissent de leur mésaventure. On en parle à la cour, dans les salons, dans la rue... Le comte de Lévignen ne prit pas bien du tout la chose, au lieu de faire contre mauvaise fortune bon coeur, il exige l'annulation du mariage. Elle sera obtenue sans difficulté puisqu'il y a eu usurpation de titre et de nom.

Mais contre toute attente, la jeune " princesse Justianini " -- qui n'est plus ni princesse ni Justianini -- s'y refuse. Elle adore sin beau fripon de mari, veut rester sa femme pour le meilleur et pour le pire. Ce sera hélas ! Souvent le pire.

Pour subsister, Maximilien, qui est sans ressources, fait le messager de Maestrich à Liège. Le jeune ménage s'installe alors dans le petit village de Trignée et y vit quelques temps très modestement. Il s'établit ensuite à Hanovre, d'où Charlotte écrit pour la dernière fois aux siens le 1er février 1787. Vingt ans plus tard, elle ne fera rien pour recueillir sa part de l'héritage familial ; elle a rompu avec son passé. Enfin, c'est l'installation dans la jolie ville rhénane de Wetzlar où Maximilien obtiendra une place d'huissier à la Chambre Impériale alors que sa femme, grâce à quelques travaux d'aiguille arrondit le maigre revenu familial.

Malgré toutes les misères et les difficultés, cette union basée sur une duperie, sera heureuse.

Et cette histoire, qui a si mal commencé, se termine presque comme un conte de fée … ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants ! 2

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1 Il était le fils de Louis-François Lallement de Lévignen, conseiller au Parlement de Paris, maître des requêtes et intendant d'Alençon. Auteur de la branche belge des comtes de Lévignen sa descendance masculine s'est éteinte. Vers le milieu du siècle dernier.

2 L'un d'entre eux était vers 1840, major au service de l'Autriche, mais nous ignorons malheureusement sous quel nom.


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