Peu à peu les énigmes, tout au moins certaines, de l’Histoire s’éclaircissent, l’affaire du courrier de Lyon qui a fait couler beaucoup d’encre depuis plus de deux siècles, fait partie de celles-là.
Il est près de minuit en ce 8 floréal an IV (28 avril 1796), et le maître de poste de Melun s’inquiète. La malle de poste de Paris à Lyon est en retard de plus de deux heures sur l’horaire. Cependant, aucune nouvelle n’est parvenue de Lieusaint, le dernier bourg qu’elle a dû traverser. En cette deuxième année du Directoire, l’ordre n’est pas encore rétabli ; les bandes de brigands infestent les campagnes et de préférence, les abords des grandes routes. Paysans et citadins se barricadent chez eux dès la chute du jour. Les rapports des brigades de gendarmeries sont pleins de vols à main armée et même d’assassinats dont on retrouve rarement les auteurs.
Une découverte macabre
Dans la salle du relais, un postillon appelé Caron bavarde avec les voyageurs. Le maître de poste lui dit ses inquiétudes et décide de l’envoyer en reconnaissance à cheval et, vers deux heures du matin, par une belle nuit de lune. Il prend la route de Paris. Arrivé au petit pont de Pouilly, il remarque sur la chaussée des empreintes de chevaux qui l’intriguent. Ce ne sont pas les traces régulières de montures allant droit leur chemin. Des piétinements, des démarrages brusques ont soulevé la terre. Quelques mètres plus loin, les roues d’une voiture ont tracé des sillons qui quittent la grande route. Il les suit. Ils le conduisent dans un chemin de terre. A peine avancé entre deux champs de blé, il découvre un cadavre étendu, deux chevaux attachés à un arbre et une voiture dételé, garée un peu plus loin dans une sente. Aussitôt éperonnant son cheval, il prend la direction de Lieusaint, met pied à terre au relais et réveille le maître de poste. Celui-ci a vu passer normalement la malle vers huit heures et demie du soir et sait ce qu’elle contient. Il envoie immédiatement son fils à Paris, prévenir d’administration des Postes. Quant à Caron, il regagne Melun, où il va rendre compte à la gendarmerie de ses découvertes.
Aux premières lueurs du jour, une grosse berline venant de Melun escortée de deux gendarmes à cheval s’arrête sur le lieu du crime. Le juge de paix en descend, suivi de plusieurs acolytes. Avançant dans le chemin indiqué par Caron, il s’arrête devant le cadavre horriblement mutilé du postillon. Celui-ci a été tué à coup de sabre. Puis ils examinent. Elle est entièrement vidée de son contenu ; des marchandises de toutes sortes gisent dans l’herbe en désordre. Sous un bosquet d’arbres, deux chevaux de trait broutent. Ce qui frappe les hommes de loi : les malles de postes sont, en effet traînées par trois chevaux. Où est le troisième ? Enfin, dans le blé foulé, apparaît un deuxième cadavre, celui du chef de courrier, tué à coups de poignard.
Parmi l’amas d’objets divers éparpillés autour de la voiture, les gendarmes notent entre autres, un sabre cassé, le fourreau de ce sabre et éperon argenté réparé avec une ficelle. A par ces pièces qui paraissent importantes pour l’enquête, ils trouvent quelques paquets d’assignats, certains tachés de sang, des lettres et le portefeuille du malheureux postillon. Enfin, un peu au-delà de la voiture ; on découvre le mobile évident du crime : dix caisses complètement éventrées et vidées, qui avaient contenu sept millions d’assignats, chargés à Paris à destination de la régie de Lyon, par la Trésorerie nationale. Manquaient aussi 13 000 livres en numéraire et une grande quantité de mandats.
Un cavalier aux éperons argentés.
Les aubergistes et les habitants proches du lieu du crime sont interrogés. Voici les résultas de l’enquête :
Trois quarts d’heures environ avant l’attentat, un postillon qui revenait de Melun avait rencontré quatre hommes à cheval, un kilomètre avant Lieusaint. Une heure après, retournant à Melun, il les avait retrouvés au même endroit.
Un marchand de peaux de lapin les avait vus, lui aussi ; il précisa même que l’un d’eux avait demandé à deux passants l’heure d’arrivée de la malle de postes à Lieusaint.
La femme d’un brigadier de gendarmerie qui sortait de chez elle, une heure plus tard, avait eu grand-peur en voyant un cavalier s’arrêtant devant brusquement devant elle, la dévisager, faire demi-tour et repartir au grand galop.
Un marchand de Montgeron raconta que déjeunant à l’auberge de la Chasse, il avait vu entrer quatre cavaliers dont l’un portait des éperons argentés. Il les retrouva plus tard sur la route et les vit s’arrêter « comme s’ils attendaient quelqu’un ».
D’autres témoins avaient rencontré deux cavaliers, d’autres trois. Dans l’ensemble, les témoignages correspondaient, au moins sur les grandes lignes.
Quelques jours plus tard, l’aubergiste de Lieusaint raconte comment il a servi quatre cavaliers. Deux d’entre eux se sont promenés un long moment dans les rues, tandis qu’on ferrait l’un de leurs chevaux, puis ils sont partis dans la direction de Melun, l’un d’eux oubliant son sabre derrière une porte. L’aubergiste remarqua celui-ci et le montra à sa femme, puis le remit à sa place, pensant que le propriétaire de l’arme reviendrait. Ce qui arriva.
Les premiers résultats de l’enquête sont encourageants, mais l’important est de savoir ce qu’est devenu le troisième cheval de la malle de poste et son cavalier. Or, la malle, parti de Paris vers cinq heures du soir, a pris un passager, comme l’explique un sous-inspecteur des Postes. Cet individu, porteur d’un sabre, avait payé régulièrement le prix du voyage de Paris à Lyon. Il n’emportait aucun bagage et s’était inscrit sous le nom de Laborde 1°1° On remarquera curieusement qu’on a laissé monter dans cette voiture qui transportait tant de valeur un individu armé d’un sabre et dont l’absence de bagage aurait dû surprendre ! Comment a-t-on laissé partir un si précieux chargement sans organisé la moindre surveillance au long du parcourt ? Les cavaliers inconnus le savaient bien : ils pouvaient aller et venir à leur guise ; leurs risques n’étaient pas grands.
Un portefeuille trop bien garni.
L’enquête est menée rondement et l’on est même étonné du flair des gendarmes de l’époque, dont les moyens d’investigation étaient de loin inférieurs aux nôtres. Ils retrouvent d’abord, près du Carrousel, le cheval dont s’est servi le mystérieux passager, puis ils découvrent qu’un commerçant en vins, Etienne Couriol, a conduit, le 9 floréal, quatre chevaux chez un maquignon. Sonnant au domicile de Couriol, les gendarmes n’y trouvent personne, mais apprenant que Couriol et sa maîtresse, Madeleine Bréhant, ont couché chez leur ami Richard et sont partis le lendemain pour Château-Thierry avec ce Richard et un autre ami, du nom de Bruer. Ces deux derniers n’ont pas dépassé Bondy. A Château-Thierry, Couriol et Madeleine sont descendus chez un certain Gohier, où ils retrouvent leur ami Guénot, qui vient d’arriver lui aussi de Paris. L’inspecteur de police réveille tout le monde à onze heures du soir, fouille les vêtements de Couriol, trouve un portefeuille contenant, à son grand étonnement l’énorme somme de 1 170 460 livres en assignats et prend les papiers de Guénot en lui disant de venir les chercher au bureau central, à Paris. Bien entendu, il arrête Couriol et sa maîtresse, mais laisse Gohier et Guénot en liberté. Celui-ci a l’étrange idée de demander une place dans la voiture qui ramène les inculpés à Paris.
De leur côté, Bruer, Richard et sa femme ont reçu la visite de la police, et, aussitôt arrêtés, retrouvent leurs amis devant le juge de paix Daubenton, chargé d’instruire toute l’affaire.
En moins de deux semaines, cinq suspects ont été arrêté, dont deux particulièrement intéressants : Etienne Couriol, dont le portefeuille vraiment trop garni et Richard, qui pourrait bien être complice. Quant à la maîtresse de Couriol, reconnue quelques semaines plus tard totalement innocente, elle est remise en liberté, ainsi que Bruer et la femme de Richard.
Jusqu’ici, nous sommes devant un assassinat pour vol d’un type assez courant à l’époque. Ce qui l’est moins, c’est le procès qui va suivre.
A la porte du juge d’instruction Daubenton, un événement d’apparence minime va déclencher l’une des condamnations les plus discutées de l’Histoire et faire de ce crime de bandits de grands chemins la fameuse « affaire du courrier de Lyon. »
Dans l’antichambre du juge
Environ quinze jours après l’attentat, une servante d’auberge du bourg de Montgeron attend à la porte, demandant avec insistance à être reçue. Quand elle se trouve devant le juge, elle lui affirme qu’elle vient de voir dans l’antichambre deux hommes qui font partie du groupe des cavaliers vus à Montgeron le jour du crime. Tandis qu’elle est gardée dans une pièce voisine, on fait comparaître une autre servante de Montgeron. Celle-ci a reconnu dans la salle d’attente les deux hommes qu’elle se rappelle avoir servis, et donne force détails. On la fait également attendre dans une autre pièce.
Le juge fait entrer l’un des deux individus. C’est Guénot qui vient chercher ses papiers. Le juge lui pose des questions sur son voyage à Château-Thierry et sur son domicile à Paris. Guénot explique qu’il a fait la connaissance de Couriol et Gohier chez Richard. Quant à l’homme qui l’attend dans l’antichambre, c’est un de ses amis d’enfance qu’il vient de rencontrer par hasard dans la rue et qui lui tient compagnie.
L’huissier introduit ce deuxième homme blond aux yeux bleus, au front haut. Il répond avec la plus grande tranquillité à l’interrogatoire du juge de paix, déclare qu’il s’appelle Joseph Lesurques, qu’il habite Paris depuis un an et qu’il n’en sort jamais. « C’est pourquoi je n’ai pas de carte d’identité sur moi », répond-il au juge qui s’étonne. Celui-ci continu ses questions.
- Connaissez-vous Richard ?
- Oui, il est de Douai, comme moi. Je l’avais perdu de vue, mais Guénot m’a mené dîner chez lui.
- Vous n’êtes jamais sorti de Paris, dites-vous ? Vous n’avez même pas été à Melun ? Vous n’êtes pas monté à cheval ?
- Non.
- Connaissez-vous Couriol ?
- C’est la première fois que j’entends ce nom.
- Cherchez bien…
Finalement, Lesurques se souvient avoir rencontré chez Richard un provençal qu’on appelait Etienne et qu’une femme accompagnait…
Se jugeant suffisamment éclairé, Daubenton décide d’arrêter Guénot et Lesurques. Très satisfait de la tournure que prend son enquête, il va la pousser rapidement et interroge à nouveau la maîtresse de Couriol, Madeleine Bréhant.
Toute franche et d’une naïveté peu courante, celle-ci dévoile en quelques mots la culpabilité de Couriol. On lui montre le sabre trouvé sur le lieu du crime ; elle le reconnaît pour celui de son ami. Elle avoue même que celui-ci a découché la nuit du 8 au 9 floréal, en disant qu’il allait faire un tour à la campagne. Enfin, elle s’étonne de la grosse somme que Couriol portait sur lui lors de leur départ pour Château-Thierry. Quant au nom de Lesurques, il ne lui dit absolument rien. La demoiselle est laissé en liberté, puis on questionne à nouveau Couriol, qui contredit les dires de Madeleine, se coupe et s’enfonce dans des mensonges à propos du sabre. Cependant, le garçon d’écurie à qui il a amené quatre chevaux le reconnaît formellement. Le patron de celui-ci un nommé Bernard, soupçonné d’avoir été complice est arrêté, et on remet les inculpés en face des témoins de Montgeron et de Lieusaint. Sans hésiter, ils reconnaissent Couriol, Lesurques et Guénot.
Ces trois personnages, ainsi que Richard, Bruer et Bernard, sont transférés à la prison de melun. Plus aucun doute ne subsiste pour Couriol : il est l’un des assassins. Mais les autres, et surtout Lesurques ? S’il est coupable, pourquoi donc est-il venu de son plein gré dans le parloir du juge Daubenton ?
Les témoins se trompent-ils ?
Les audiences qui vont suivre passionnent le « Tout-Paris », et une foule élégante envahit la salle. Incroyables et Merveilleuses se côtoient, fort excités par l’énigme.
Lesurques est le premier interrogé. Il affirme avoir couché chez lui la nuit du 8 au 9 floréal, et répète exactement ce qu’à dit Guénot sur leur rencontre dans la rue. Dans toutes ses réponses, il est précis et, jusqu’ici, rien ne le compromet.
- Je ne suis pas sorti de Paris, répète-t-il, je n’ai jamais été me promener sur la route de Melun.
Il est cependant reconnu par plusieurs habitants de Lieusaint et de Montgeron, que le juge a fait venir. Ces dépositions font bondir l’inculpé :
- Les témoins se trompent, crie-t-il, je jure qu’ils doivent me prendre pour un autre.
- Niez-vous également avoir déjeuné chez Richard, quatre jours avant le crime avec Couriol et Guénot ?
- Je ne nie pas, mais c’est par hasard, cela n’a rien a voir avec l’affaire, je ne connaissais pas Couriol auparavant.
Le malheur veut qu’on le prend pour un autre. Mais il n’explique pas clairement d’où provenait l’argent qui lui a permis, après le crime, de faire des dépenses d’installation.
On continue la présentation des témoins. La cause de Lesurques semble peu à peu compromise, lorsque le cafetier de Lieusaint fait une déposition accablante.
- Quatre cavaliers, explique-t-il, ont mangé un morceau, puis sont partis vers 7 heures. Deux autres sont arrivés et ont dit ne pas connaître les premiers. L’un des quatre revenu (c’était Couriol : il le reconnaît) pour chercher son sabre qu’il avait oublié. Il a fait donner à manger à son cheval, mais, avant que l’animal ait fini sa ration, il est parti précipitamment au galop.
Et, cinq minutes plus tard, la malle passait.
Le cabaretier reconnaît Lesurques, qui avait cassé son éperon, lequel était argenté, et a demandé une ficelle pour le raccommoder.
Lesurques se dresse et jure, une fois encore qu’il est pris pour un autre :
- C’est abominable, je n’ai jamais eu d’éperons de ma vie et jamais je n’ai vu cet aubergiste !
Enfin le cabaretier reconnaît, ou croit bien reconnaître, Bernard et Bruer. C’est ainsi que se termine cette première audience.
Le fâcheux témoignage d’un bijoutier
A la deuxième audience, on entend les témoins à décharge, et d’abord ceux cités par Lesurques. Un bijoutier de Paris nommé Legrand, affirme que Lesurques se trouvait dans son magasin le 8 floréal.
- Etes-vous sûr de l’avoir vu justement ce jour-là ? insiste le président.
- C’est que j’ai un point de repère, répond le témoin. Le jour en question, comme Lesurques se trouvait chez moi, j’ai demandé à un de mes collèges bijoutiers de me fournir des boucles d’oreilles et je lui ai vendu une cuiller en argent. Cette opération s’est effectuée justement le 8 floréal, mon livre en fait foi.
- Montrez ce livre.
L’objet passe de mains en mains et arrive au président. Celui-ci l’examine avec soin, puis prend la parole d’un ton sévère :
- Témoin, la date du 8 floréal portée sur votre livre est une surcharge, elle a été faite sur une autre date, celle du 9. Vous avez commis un faux et vous tentez d’égarer la justice. De pareils procédés sont inadmissibles !
Ces mots tombent dans un silence de mort. Lesurques, atterré, baisse la tête. Désormais, les jurés ont leur opinion faite. Quant au bijoutier, il est arrêté.
D’autres témoins à décharge comparaissent, mais font tellement bien coïncider leurs rencontres avec le coupable présumé le 8 floréal, que le président et les jurés n’y voient qu’une série de mensonges.
A l’audience suivante, le bijoutier Legrand affirme qu’il n’est pour rien dans la falsification de son livre et renonce à ce qu’il a dit la veille. On le libère.
Le président s’adresse alors à Lesurques :
- Accusé, avez-vous quelques observations à présenter au sujet de cette surcharge ?
Le malheureux se lève. Il semble prêt à se trouver mal :
- Je demande, bégaie-t-il, que les citoyens jurés considèrent comme non avenue les dépositions sur cette fausse date.
L’impression est désastreuses. Cette déclaration retire à Lesurques ses dernières chances de convaincre les jurés. Lorsqu’on lui demande s’il a quelque chose à dire pour sa défense, il reste muet.
En revanche, Guénot est sauvé par la déclaration d’un témoin.
A la quatrième audience, la salle est comble et l’on voit même Mme Tallien, entourée de jeunes gens tapageurs.
Le président reprend toute l’affaire ; le jury délibère longuement et fait connaître sa décision : Couriol, Lesurques et Bernard sont convaincus d’avoir participé au crime. Par contre, Bruer et Guénot sont libérés. A la lecture de la sentence qui condamne Couriol, Lesurques et Bernard à la peine de mort et Richard à vingt-quatre ans de fer, Lesurques crie plus fort que jamais :
- Le crime dont on m’accuse est horrible ! Vous allez frapper un innocent. Le jour viendra où cette innocence sera reconnue, et mon sang rejaillira sur la tête des jurés !
Ces protestations ne convainquent naturellement personne, mais, alors, un coup de théâtre se produit. Couriol, qui n’a plus rien à perdre, se lève et prend la parole à son tour :
- Lesurques et Bernard sont innocents, clame-t-il. Lesurques n’a jamais pris part au crime et Bernard n’a fait que prêter les chevaux et assister au partage du butin.
Cette extraordinaire déclaration tombe dans le vide. Le président continue sa lecture et conclut :
- Gendarmes, emmenez les condamnés.
L’exécution de Lesurques
Le cas de Lesurques est invraisemblable. Cet homme s’est trouvé dans le couloir du juge d’instruction sans y avoir été convoqué, il a été arrêté sans motif sérieux, il crie maintenant sans cesse son innocence, mais comment ne trouve-t-il pas un alibi valable pour la fameuse journée du 8 floréal ?
Cependant, Couriol fait de nouvelles révélations. Au commissaire central venu le voir dans sa prison du Bicêtre, il annonce qu’il connaît les vrai coupables. Ils sont au nombre de quatre : un nommé Dubosq, qui se dit bijoutier, Lafleur ; Jean-Baptiste dit Laborde, et un Italien, Roussi, qui a des relations avec l’administration des Postes. Qu’on interroge la fille Bréhant ; elle confirmera ces dires. Malheureusement, ces affirmations contiennent plus d’une inexactitude. Selon Couriol, le sabre et l’éperon appartiendraient à Dubosq ; ce même Dubosq, ayant oublié son sabre à l’auberge, serait revenu le chercher. Il est pourtant entièrement prouvé que c’est lui, Couriol qui est retourné à l’auberge. Ces aveux viennent bien tard, mais Couriol les poursuit. Il écrit aux membres du Directoire, innocente les condamnés et répète que la fille Bréhant sait tout et que c’est sur une simple ressemblance que Lesurques a été arrêté.
Les pourvois en cassation de Couriol, Lesurques et Bernard sont rejetés, mais, à la veille de l’exécution, le président du Directoire obtient un sursis pour vérifier les nouvelles déclarations de Couriol. La commission chargé d’enquête ne découvre rien de plus. Cependant, quatre nouveaux témoins, venus d’eux-mêmes chez le juge de paix, sont entendus. Ils racontent que les assassins sont passés à l’étranger avec des passeports truqués. Le fille Bréhant, devenue tout à coup bavarde, affirme que si Lesurques a été reconnu par les gens de Montgeron et Lieusaint, c’est qu’il a des cheveux blonds et que le véritable coupable portait une perruque blonde. Cependant, rien ne vient détruire les premiers témoignages, et la commission qui a essayé sincèrement de trouver la vérité, reconnaît qu’on ne peut plus revenir en arrière.
Lesurques reçoit une dernière visite de sa famille ; il écrit une lettre d’adieu d’un style ampoulé, qu’il adresse à Mme « veuve « Lesurques, et proteste une dernière fois de son innocence.
Sa tête tombe le 9 thermidor an V, en même temps que celles de Couriol et de Bernard.
L’opinion publique est très émue. On se demande si l’exécution de Lesurques n’est pas le résultats d’une magistrale erreur judiciaire.
Le voyageur sans bagage
Curieuse enquête, quand on y regarde de près.
Quand Couriol est arrêté, on interroge sa maîtresse et on se contente des témoignages de quelques personnes. Pas de barrages ou d’enquêtes aux sorties de Paris pour cueillir les complices en fuite. Enfin, pourquoi le juge Daubenton, après avoir trouvé Guénot et Lesurques derrières se porte, le juge n’a pas cherché à savoir le motif de leur présence en ce lieu. Tout au long de l’enquête, on a oublié de demander aux accusés leurs alibis, le plus attaqué, a crié qu’il était innocent, mais on jamais pu dire où et comment il a passé le nuit du crime. Pourquoi Couriol a-t-il attendu si longtemps pour dévoiler les noms des vrais coupables ? Pourquoi les témoins à décharge se disant amis de Lesurques n’ont-ils pas tenté immédiatement de la sauver ?
Trois têtes coupées ne suffisaient d’ailleurs pas, puisque le voyageur sans bagage courait toujours.
Dix mois après le crime, le juge Daubenton découvre un certains Durochat, déjà en prison, et dont le signalement répond à celui donné pour Laborde. Confronté avec l’inspecteur des Postes, il est aussitôt reconnu. Poursuivant son enquête, Daubenton découvre que ce Durochat, sans domicile fixe, a été arrêté à Marseille et qu’il est connu sous le nom de Laborde. Tous les témoins appelés le reconnaissent formellement, et Durochat-Laborde ne trouve pas un mot pour se disculper. Enfin, se voyant perdu, il fait le récit suivant :
Primitivement, ses complices et lui devaient attaquer le courrier de Brest. Mais, renseignement pris, l’affaire ne valait pas le coup. Alors, un nommé Dubosq l’avait orienté vers le courrier de Lyon et lui avait fait établir un passeport au nom de Laborde. Ses complices ? Ils se nommaient Vidal dit Lafleur, Dubosc, Couriol et un Italien Roussi. Les quatre chevaux avaient été prêtés par Bernard. Il n’était alors pas question de tuer le courrier ni le postillon, mais seulement de les ligoter. Malheureusement Couriol, nerveux, avait frappé le postillon qui se défendait. Le courrier était venu au secours de son compagnon, alors Lafleur l’avait poignardé. Le butin avait été partagé, et Bernard avait reçu une belle part.
A une question sur Lesurques, Durochat répondit tranquillement :
- Lesurques ? Connais pas.
Le juge en frémit.
Amené devant le président criminel de Seine-et-Oise, Durochat fait le même récit avec encore plus de détails. On lui parle des éperons argentés, dont l’un, cassé, a été, au dire d’un témoin, réparé par Lesurques.
- Pas du tout, rétorque Durochat : c’est Dubosq qui portait des éperons argenté.
On retrouve Vidal, dit Lafleur, dans une prison où il purge une peine. On le confronte avec Durochat, qu’il refuse de reconnaître, puis avec l’aubergiste de Lieusaint. Celui-ci n’hésite pas ; ce citoyen est l’un des quatre cavaliers. Quant à Durochat, son affaire est tellement claire qu’il est condamné à mort et exécuté. Et, l’enquête se poursuit ; car, au cours des interrogatoires, les aubergistes de la région n’ont pas été toujours d’accord sur le nombre des bandits qui ont attaqué le courrier. L’hôtelier de Lieusaint dit avoir reçu à deux reprise six cavaliers. A Montgeron, on n’en a vu que quatre.
Quatre têtes sont déjà tombées, dont celle du passager de la malle. Restent à trouver les trois cavaliers vus à Lieusaint. D’après les dernières déclarations de Couriol, il s’agit de Vidal Dubosc et l’Italien Roussi.
A mesure que les hommes de loi approfondissent l’affaire, la culpabilité de Lesurques apparaît de plus en plus douteuses. N’a-t-il pas été pris pour un autre parce qu’il était blond et que le meurtrier portait une perruque blonde ? Mais pourquoi s’est-il si mal défendu ?
Parmi les témoins interrogés, on retrouve encore la fille Bréhant. Elle a, paraît-il, confié à un voisin que, parmi les exécutés, il y avait des innocents, que Couriol, certes, méritait sa peine, mais que les autres coupables s’étaient enfuis avec des faux passeports. C’est au moins le cas de l’Italien Roussi, que la police n’a pas retrouvé. Elle déclare enfin que Lesurques, qu’elle n’a vu qu’une fois chez Richard, ressemblait beaucoup à Dubosq.
Dubosq met une perruque blonde
Or, ce Dubosq a été arrêté avant la condamnation de Durochat et s’est même trouvé en prison avec Vidal. Evadé, repris puis courant de nouveau la campagne, il s’était installé à Paris, lorsqu’une perquisition fit découvrir chez lui un véritable arsenal de cambrioleur. Entre-temps, Vidal avait été, lui aussi, repris, condamné et exécuté.
Lorsqu’enfin Dubosc passe en jugement, quatre ans se sont écoulés depuis l’affaire du courrier le Lyon. Au ministère de la Justice comme dans l’opinion, on voudrait la réhabilitation de Lesurques. Elle serait facilité si l’on découvrait en Dubosq un vrai coupable, conformément aux dires de Couriol et de sa maîtresse. De nouveau recommence pour ce gibier de potence, le petit jeu des ressemblance… Les témoins défilent, s’opposent, se contredisent, beaucoup ne reconnaissent pas Dubosq !
Celui-ci se défend avec beaucoup d’à propos et ne manque pas de fait remarquer la partialité du président du tribunal qui, visiblement, tient à le faire condamner pour pouvoir affirmer l’innocence de Lesurques. Malgré les dépositions de certains témoins qui ont vu Dubosq chez Bernard, ou du gardien de prison de Melun qui a constaté ses rapports constant avec Durochat, on ne découvre pas la vérité. Le tribunal va même jusqu’à confectionner une perruque blonde, semblable à la chevelure de Lesurques. On la met sur la tête de Dubosq et puis on introduit les témoins de Montgeron et de Lieusaint et leur demande de comparer la figure de l’inculpé avec une miniature de Lesurques, apportée le jour même par sa veuve. Mais à part une femme qui hésite, les témoins ne trouvent aucune vraie ressemblance entre les deux hommes. Il faut en finir. A la quatrième audience, le jury, après avoir délibéré déclare que Dubosq n’est pas convaincu d’être l’auteur de l’homicide du courrier ni du postier, mais seulement d’avoir aidé et assisté des criminels. Cette formule suffit pour condamner Dubosq à mort, mais les défenseurs de Lesurques ne peuvent en tirer parti pour la réhabilitation éventuelle de leur client. Conduit à l’échafaud, Dubosq meurt sans avoir fait le moindre aveu.
Les révélations de Roussi
Mais Roussi, que Couriol, Durochat, Vidal et quelques témoins avaient cité, cet Italien qui, d’après Couriol, a frappé sauvagement le postillon, s’est-il enfin au-delà des frontières ? Roussi est, en effet, hors de France, mais il a commis l’erreur de se faire arrêter pour vol près de Saragosse. Relâché faute de preuves, il s’installe à Madrid et la justice française obtient son extradition. Celui-là aussi a un passé des plus troubles et a séjourné plus d’une fois en prison. Il nie naturellement avoir été en France au moment du crime.
Le voilà donc devant le tribunal. Son défenseur ne manque pas de faire remarquer que si l’on condamne un septième coupable c’est qu’il y a parmi les six premier un innocent, probablement Joseph Lesurques. Mais le temps a passé et la justice n’est plus pressée de réhabiliter Lesurques. Cependant les déclarations antérieures sur la participation de Roussi aux deux meurtres, son effroyable passé suffisent aux jurés pour le condamner à la peine capitale.
Dernier coup de théâtre : avant de mourir, Roussi certifie qu’il n’a jamais connu Lesurques. Au curé de Notre-Dame de Versailles qui le confesse la veille de son exécution, il avoue que sa condamnation est juste et lui remet un testament, à ne dévoiler que six mois après sa mort, dans lequel il affirme l’innocence de Lesurques.
Pourquoi ces aveux à son seul confesseur ? Pourquoi ce testament douteux à communiquer au bout d’un si long délai ? Roussi n’a-t-il pas subi une pression de la part de la famille Lesurques pour une réhabilitation ? Autant de questions qui ne seront jamais résolus.
Vains efforts de réhabilitation
Le cas de Lesurques a longtemps passionné l’opinion et, comme c’était à prévoir, la famille a cherché pendant des années à obtenir une réhabilitation du malheureux Joseph. Le juge Daubenton la désirait aussi. Mais pour y aboutir, il aurait fallu détruire toute l’argumentation confirmant sa culpabilité. Rien ne le permettait d’un façon formelle. Malgré des suppliques et des lettres à l’empereur, puis à Louis XVIII, à Charles X, à la reine Marie-Amélie, enfin à Napoléon II, la famille n’obtint rien. La Cour de cassation termina définitivement cette affaire par un arrêté de décembre 1868.
Officiellement l’affaire était close. Ces sept exécutions avaient supprimé de ce monde les six cavaliers vus dans les auberges de la route et le voyageur solitaire de la malle de poste. Cependant un doute avait longtemps subsisté dans l’esprit du juge Daubenton et demeurait encore dans l’opinion publique sur la condamnation de Lesurques. Sous la seconde République, un mélodrame en cinq actes intitulé « Le courrier de Lyon » et inspiré par le roman de Pierre Zaccone, avait fait couler bien des larmes au théâtre de la Gaîté. Le malheureux Lesurques y était présenté comme la victime d’une affreuse erreur judiciaire. De sérieux historiens étaient du reste convaincus de son innocence.Que devons-nous penser aujourd’hui ?
Il nous reste que ces quelques lignes en faveur du malheureux exécuté, au Père-lachaise sur un tombeau oublié :
« A la mémoire de Joseph Lesurques victimes de la plus déplorable des erreurs humaines
31 octobre 1796
sa veuve et ses enfants »
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