LODACE, Histoire


DOCUMENTS HISTORIQUES


Louis Gaufridi " le Prince des Enfers" (1)


Ses aveux

Le 30 avril 1611, Louis Gaufridi, curé des Accoules (paroisse de Marseille), est brûlé vif pour crime de sorcellerie. Le Mercure français publie à cette occasion le texte de sa « confession ». Celle-ci constitue un microcosme des fantasmes de toute l’Europe chrétienne en ce qui concerne la Foi dans une Eglise satanique, parallèle à celle du vrai Dieu :

« Il y a environ cinq ou six ans que je commençai à lire un livre de magie, que j’avais eu d’un mien oncle il y a treize ou quatorze ans ; ce fut environ le mois de mai. Comme je lisais, le Diable apparut à moi en forme d’homme, revêtu en gentilhomme. D’abord, je fus effrayé, mais cela passa incontinent. Je fus possédé de deux affections fort mauvaises que je convoitais il y avais longtemps, l’une d’ambition d’être en réputation parmi le monde, et singulièrement des gens de bien, et l’autre d’une affection désordonnée de jouir de quelques filles ou femme. Ce Diable, nommé Lucifer, me dit dans ma chambre, de lui à moi « Qu’est-ce que tu donnerais si je te faisais jouir de tout ce que tu désires ? ». Moi, bien aise de telle rencontre, lui répondis, qu’est-ce qu’il voulait de moi, et qu’il demandât, que je le lui donnerai volontiers. Il me répliqua : « Donne-toi à moi avec tous tes biens que tu penses faire ». Je lui répondis que je me donnerais volontairement à lui avec tous les biens qui me concernent et touchent mon particulier ; mais pour les valeur des fruits des sacrements que j’administrais, que je ne pouvais pas donner, à quoi il s’accorda se contentant de ce que je lui promettais. Ainsi nous stipulâmes ensemble et deumeurâmes d’accord ; de quoi il me demanda une promesse que je lui fis, écrite comme s’ensuit : « Je, Louis Gaufridi, renonce à tous mes biens tant spirituels que temporels, qui me pourraient être conférés de la part de Dieu, de la Vierge Marie, de tous les Saints et Saintes du Paradis, particulièrement de mon patron Saint Jean-Baptiste, Saint Pierre et Saint Paul, et me donne à vous Lucifer, ici présent, avec tous les biens que je posséderai (excepté de la valeur des Sacrements pour le regard de ceux qui le recevront). Ainsi signé et arrêté. »

Le curé des Accoules ayant « avoué » son pacte avec le Diable, va nous en révéler les conséquences.

« .... 5. J’avoue que deux ou trois jours après ladite promesse, ce même Diable retourna comme il me l’avait promis, et me dit alors que par la vertu de mon souffle, j’enflammerai à mon amour toutes les filles et femmes dont j’aurais envie de jouir, pourvu que mon souffle leur arrivât aux narines. Dès lors, je commençai à souffler toutes celles que me venaient à gré ...

6. J’avoue comme j’ai soufflé mille fille et femmes, prenant un extrême plaisir de les voir enflammées de mon amour. J’ai dit plusieurs fois en parlant de quelques-unes particulières à leurs pères, « vos filles en ont autant qu’elles en peuvent porter », sans m’expliquer autrement.

7. J’avoue comme je fréquentais familièrement en la maison de Monsieur de la Palud, gentilhomme de Marseille, et qu’à cause de ma réputation, j’étais fort bienvenu là-dedans. Il y avait trois filles, belles par excellence, bien apprises et fort dévotieuse. J’eus envie d’avoir jouissance d’icelles nommée Madeleine ; mais la mère la tenait si près, qu’il n’y avait aucun moyen de la voir, qui fut cause que je soufflais sa mère, afin qu’elle me l’amenât en ma chambre, et qu’elle se fiât à moi quand je serai en sa maison, ce que je gagnais facilement, de sorte que me trouvant souvent avec ladite Madeleine, je la baisais, et plus, etc. (Madeleine de la Palud est la dénonciatrice qui enverra Gaufridi au bûcher. Elle sera exorcisée, et, les diables s’étant retirés de son corps, ne fera l’objet d’aucune poursuite. Ce n’est que quarante ans plus tard qu’elle sera, à son tour, accusée par des voisins d’infanticide et de sorcellerie. Elle sera condamnée à finir ses jours dans la réclusion d’un monastère).

8. J’avoue comme j’ai soufflé plusieurs femmes, me contentant de les voir transportées de mon amour, et y prenant plaisir, sans passer outre.

9. J’avoue comme la première fois que je voulus jouir de Madeleine, je lui mis la main sur sa bouche et sur son front, et puis où se longeait sa virginité, ce qu’elle endura.

10. J’avoue que je soufflais cette demoiselle plusieurs fois, car tant plus je la soufflais, tant elle étais désespéré de ma jouissance. Je voulais que l’effet de la concupiscence vint de la part vint de sa part ; aussi, je l’infectais si bien par mon souffle qu’elle mourut d’impatience quand je n’étais pas avec elle : elle me venait chercher aux champs, à l’église et voulait que je fusse toujours chez son père. Aussi, l’ai-je connue comme je l’ai voulu.

11. J’avoue comme trois jours après, je lui donnai un diable nommé Asmodée pour l’assister, le servir et conserver et pour de plus fort l’échauffer en mon amour. Moi, la voyant toute transportée d’aise et de contentement et fléchir les genoux à mes volontés, je l’arraisonnais ainsi : « Madeleine, le comble de mes désirs et celle pour laquelle j’ai si souvent invoqué les puissances infernales, je veux te marier au Diable Belzébuth, Prince des Démons ». Elle s’y accorda fort librement. Je le fis lors venir en la forme d’un gentilhomme ; ce fait, je dis à Madeleine qu’il fallait qu’elle fit promesse au diable Belzébuth, laquelle je lui dictais comme s’ensuit : « je proteste ici en ma part de Dieu et de toute la cour céleste, qu’en présence de vous, maître Louis Gaufridi et du diable Belzébuth ici présent, je renonce entièrement de tout mon coeur de toute ma force et de toute ma puissance à Dieu le père, au Fils et au Saint-Esprit, à la très Sainte mère de Dieu, à tous les anges, et spécialement à mon bon ange, à la Passion de N.S Jésus-Christ, à son sang, à toutes les inspirations que Dieu pourrait me donner à l’avenir, à toutes les prières qu’on fait et qu’on pourrait faire pour moi. Je proteste encore comme je donne entièrement corps, âme, force et puissance, et tout ce qui est à moi au Diable. et à vous, m’ôtant tout-à-fait d’entre les mains de Dieu, pour m’en remettre entièrement entre les mains du Diable. En foi de quoi, me suis signée de mon sang.

12. J’avoue qu’en la présence du Diable Belzébuth, je la piquais avec un petit poinçon fort délié (fait en façon d’aiguille), dans la jointure du petit doigt de la main droite, pour avoir du sang pour signer ladite promesse.

13. J’avoue comme je lui ai fait sept ou huit promesses, tendant à diverses fins, toutes adressantes au Diable et à moi, aucunes d’elles, j’ai depuis rompues.

14. J’avoue que le Diable s’était rendu la juridiction de toutes lesdites promesses, tant de Madeleine que de moi, pour les transporter là ou il voudrait, et quand bon lui semblerait.

15. J’avoue comme le Diable me dit que si je brûlais lesdites promesses il ferait un si grand tintamarre, que je tomberais en terre comme mort.

16. J’avoue comme je gardais toutes lesdites promesses en ma chambre avec le susdit livre de magie un jour que je venais d’Aix (c’était la seconde fois que j’étais aller parlé aux Pères Michaelis, jacobin, et Antoine, capucin) quand je fus arrivé dans ma chambre, je brûlai ledit livre de magie, non pas pour intention que j’eusse de m’amender, mais bien pour crainte d’en être trouvé saisi, les cendres duquel livre sont encore dans ma chambre. Pour les promesses, je fus fort étonné quand je ne les trouvai point parce que le Diable les avait emportées ainsi que je l’ai dit aux-dits Pères.

17. J’avoue comme la première fois que l’on va au Sabbat, tous Masques, sorciers, sorcières et magiciens, sont marqués avec le petit doigt du Diable qui a cette charge.

18. J’avoue que lorsque le Diable marque, o, sent un peu de chaleur qui pénètre, et là où il touche, la chair demeure un peu enfoncée.

19. J’avoue que j’ai été marqué au sabbat de mon consentement et y ai fait marquer Madeleine : elle est marquée à la tête, au coeur, au ventre, aux cuisses, aux jambes, aux pieds et en plusieurs autres parties de son corps : elle a encore une aiguille dans la cuisse, qu’elle ne sent point, laquelle je les ai vu mettre ; et lorsque l’aiguille entre, vous diriez qu’on perce une peau de parchemin.

20. J’avoue qu’il s’est trouvé à plusieurs masques, sorcières et magiciens, que leurs marques se couvrent ; mais après d’elles-mêmes croissent et tournent en leur première force ; car cette marque leur demeure toujours bien qu’ils se convertissent, à cause de leur persistance qu’ils ont faites en particulier, lorsqu’ils se sont donnés au Diable.

21. J’avoue que lesdites marques sont faites avec protestation qu’on sera toujours bon et fidèle serviteur du Diable toute sa vie.

22. J’avoue comme je me suis trouvé au Sabbat en plusieurs lieux, à savoir à la Baume de Roland, à la Baume de Loubières et deux ou trois fois à la Sainte-Baume. y allant une fois exprès pour faire emporter Madeleine par le Diable, et la traîner par tous les bois de Sainte-Baume

23. J’avoue que lorsque je voulais aller au Sabbat, je me mettais la nuit à la fenêtre toute ouverte : autrefois je sortais de ma chambre, fermant à clef, et ayant mis mes clefs à la pochette, Lucifer me prenait et en un instant, je me retrouvais transporté au lieu où le Sabbat se tenait, y demeurant quelquefois une, deux, trois et quatre heures le plus souvent, suivant les affections.

24. J’avoue comme à l’entrée et sortie du Sabbat tous les masques, sorciers et magiciens adorent le Diable, lui rendent hommage, chacun selon son degré, savoir; les masques l’adorent tous couchés à terre, les sorciers étant à genoux et fléchissant le corps et les magiciens comme Princes du Sabbat, se mettent seulement à genoux.

25. J’avoue qu’aussitôt qu’on est entré au sabbat, il y a un diable qui a commandement de faire renier Dieu à chacun, tous les Saints et Saintes, et particulièrement Saint François.

26. J’avoue comme je me suis trouvé souvent avec Madeleine et lui ai fait avaler des caractères dans une écuelle les uns écrits par les diables et les autres par moi, pour la faire enrager davantage à mon amour.

27. J’avoue aussi comme ai sabbat j’ai eu connaissance d’elle.

28. J’avoue aussi que j’ai abusé plusieurs filles et femmes que j’ai soufflées outre le sabbat.

29. J’avoue encore comme le Diable est un vrai singe de l’Eglise faisant au sabbat tout ce que l’on fait en l’Eglise.

30. J’avoue comme on fait une forme de baptême au sabbat et que chacun sorcier fait voeu particulièrement se donnant au Diable, et fait baptiser tous ses enfants au sabbat, si fait se peut ; comme aussi l’on impose des noms à chacun de ceux qui sont au sabbat différents de leur propres noms.

31. J’avoue comme en cette forme de baptême on sert de l’eau, du souffre et du sel : le soufre rend esclave au Diable et le sel pour confirmer le baptême au service du Diable.

32. J’avoue comme la forme et l’intention est de baptiser au nom de Lucifer, de Belzébuth, et autres diables, faisant le signe de croix, en commençant par le travers, et puis le poursuivant par les pieds, et finissant vers la tête.

33. J’avoue comme il y avait au sabbat douze prêtre et comme chacun doit dire une forme de messe en son rang ; lesdits prêtres sont assis au plus haut degré comme princes du sabbat.

34. J’avoue toutes fois que j’ai été au sabbat, j’ai ouï dire cette forme de messe et l’ai entendue, et quand ça été mon rang, l’ai fait dire par un prêtre du sabbat.

35. J’avoue comme au commencement de cette messe chacun se prosterne et comme c’est un diable qui y sert.

36. J’avoue comme les chandelles qu’on y brûle sont de poudre et de soufre.

37. J’avoue comme le prêtre qui dit cette forme de messe est porté au sabbat par son diable, ayant une chasuble violette.

38. J’avoue comme cloche laquelle on sonne est de corne, ayant son batail de bois pour la sonner.

39. J’avoue comme partout dans le livre qui sert à leur sacrifice, où il se trouve des noms de Jésus, de la Vierge et des Saints, on les ôte et met-on en leur place des nom de Diables : il faut avoir étudié pour dire cette forme de messe au sabbat.

40. J’avoue comme on offre du pain, prenant ordinairement de la croûte de dessus.

41. J’avoue comme on consacre beaucoup de croûtes et de morceaux pour donner aux assistants, et quand il n’y a pas assez de croûtes du dessous, on prend de celles de dessus.

42. J’avoue comme on lève la croûte offerte, chacun renie Dieu tout haut, et crie : « Maître, aide-nous »s’adressant à Lucifer et aux autres diables.

43. J’avoue comme l’on offre du sang dans un vaisseau ou bassin assez grand, et puis après quand l’offerte est faite, le prêtre qui dit cette forme de messe prend un asperge, le baigne dedans, et puis en asperge les assistants.

44. J’avoue comme tous en prennent à belles main et en mettent sur leur têtes, disant « sanguis ejus super nos », et « super filios nostros ».

45. J’avoue que toutes les croix qu’on fait durant cette messe, sont faites à rebours comme dessus.

46. J’avoue que quand on dit Agnus Dei et Domine non sum dignus, chacun enrage dans son coeur, et tous crient comme désespérés adressant leurs paroles au Diable, disant, « Maître aide-nous toujours ».

47. J’avoue que chacun est obligé de prendre leur communion, et quand on ne le fait, on est tenu de faire manger son morceau de croûte de pain à un diable transformé en chien : et me souviens fort bien que le diable qui avait cette charge fut repris fort aigrement des autres pour ne s’en être pas acquitté.

48. J’avoue comme il y a certains masques qui charge aussi d’apporter un chien de la Bastide, pour faire manger la communion que les autres ne veulent manger.

49. J’avoue qu’au lieu de dire, Ite missa est, l’on dit : Allez-vous en tous au Diable.

50. J’avoue que masques, sorciers et magiciens sont tenus lorsque quelque enfant (qui a leur forme de baptême) de l’aller désenterrer, et l’apporter au sabbat, où il est mangé par les diables.

51. J’avoue que lorsque quelqu’un meurt au sabbat tous les diables, masques et magiciens le prie à tenir bon pour le Diable et puis étant mort le portent tous ensemble dans la mer ou en quelque rivière, ou le jettent du haut d’un rocher en bas, ou bien le mettent dans une caverne pour le conserver.

52. J’avoue comme le Diable ne me laissait jamais, si ce n’est lorsque j’entrais à l’église des Capucins ; là il m’attendait à la porte.

53. J’avoue comme il y a environ treize ou quatorze ans que je suis baillé au Diable, corps et âme, et ai renoncé à tout ce que je pouvais espérer de la miséricorde de Dieu. »

Ce texte mériterait une longue exégèse. On remarquera que l’église satanique décrite par le pauvre curé des Accoules ressemble étrangement à ce que celui-ci connaissait des pratiques de l’Eglise romaine (« tout y est à rebours ») et de la France hiérarchisée de 1611. Il est d’ailleurs difficile de distinguer dans ces aveux ce qui appartient aux connaissances de Gaufridi et ce qui a ou qui peut être lui furent imposé sous la torture par le savant exorciste Michaelis, qui dirigea la procédure. Rappelons que « la vie du Dr Faust » avait été traduite en français en 1597 et que Gaufridi comme Michaelis ont pu s’en inspirer. Des centaines d’opuscules et de savants traités paraissaient à l’époques, qui permettaient de tout connaître de l’église satanique. La contrepartie du pacte avec le démon était très souvent l’acquisition d’une puissance de séduction hors du commun. Le « Mercure Français » de 1609 raconte par exemple que l’année précédente fut jugé à Grenoble un italien « magicien et imposteur » qui faisait ses offres de services aux hommes amoureux : « Il leur promettait de leur avoir jouissance, tirait d’eux nombre de pistoles selon la qualité de l’amoureux ou de la chose aimée ; et leur donnait assignation en certains logis et à certaine heure où par sa magie il leur faisait venir un démon incube qui prenait la forme et ressemblance de la Dame qu’ils aimaient, dont ces amoureux avaient copulation charnelle et se saoulait de leur lubrique appétit ». Ce magicien n’était d’ailleurs pas phallocrate : « Il en faisait de même aux dames qui découvrait être amoureuses de quelques bel homme, les faisant jouir (en lui baillant de l’argent » d’un démon incube [un succube est un diable femelle. Celui qui possède les attributs masculins est un diable incube] qui ressemblait à celui qu’elles désiraient ». Le rédacteur du Mercure conclut : C’était un maqueretage détestable et une abominable magie.

Gaufridi reconnu coupable des « crimes de rapt, séduction, impiété, magie, sorcellerie et autres abominations » sera condamné à être « mené et conduit par tous les lieux et carrefours de cette ville d’Aix accoutumés et au devant de la grande porte métropolitaine Saint-Sauveur dudit Aix, faire amende honorable, tête nue et pieds nus, la harde au col, tenant un flambeau ardent en ses mains, et illec à genoux de mander pardon au Roi et à la Justice ; ce fait être mené en la place des Prêcheurs de ladite ville et y être ard et brûlé tout vif sur un bûcher qui à ses fins sera dressé jusqu’à ce que son corps et ossements soient réduits en cendres et icelles après jetées au vent et tous et chacun ses biens acquis et confisqués au Roi. Et avant d’être exécuté, sera mis et appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, pour avoir par sa bouche la vérité sur ses complices. Et néanmoins avant que d’être procédé à ladite exécution sera préalablement mis entre les mains de l’évêque de Marseille, son diocésain (ou à défaut) d’autres prélat de la qualité requise pour être dégradé à la manière accoutumée ».


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