LODACE, Histoire


ARTICLES HISTORIQUES


Le " Coup d'un nommé Jarnac "


Il en est de la fortune de certains mots comme de certains individus : elle bénéficie d’un hasard heureux ou de circonstances exceptionnelles. On eut sans doute bien surpris l’auteur du fameux coup d’épée qui trancha si généreusement le jarret de son adversaire au soir du 10 juillet 1547, si on lui avait dit que son nom et son geste resteraient à jamais attachés à une action surprenante, voire déloyale et à tout ce que l’on réunit sous le vocable de « mauvais coup. »
Le coup de Jarnac, puisque ce de lui qu’il s’agit, est plus célèbre encore que la fameuse « botte de Nevers », si chère au Bossu de Paul Féval. C’est que le climat de l’époque, les passions déchaînées, le rang des protagonistes qui s’affrontaient par bretteurs interposés, tout a contribué à faire, d’un duel comme il y en eut tant, un événement qui mit en émoi le petit monde de la cour et troubla le règne de deux rois de France…

Quatre femmes, mais deux… !

Le premier acte du drame se joue dans le courant de l’année 1546, alors que s’achève le règne de François 1er. Quatre femmes (à titres divers) occupent le devant de la scène :
Eléonore d d’Autriche, soeur de l’empereur Charles Quint, femme du roi. « La bonne Léonore », comme dit Michelet, semble surtout chercher à se faire oublier dans une cour où elle ne se sent guère à sa place. Discrète, effacée, occupée de méditations et d’oeuvres pieuses, elle quittera la cour dès la disparition de son royal et volage époux. Mais pour l’heure elle est (« officiellement » tout au moins) la première dame du royaume.
Catherine de Médicis, fille de Laurent de Médicis duc d’Urbin, épouse du dauphin Henri qui sera le roi Henri II, est surnommée « la marchande florentine », et épousée « comme toute nue » par un fils de France qui n’est alors destiné à régner. Elle est un peu écrasée par le rang auquel elle est parvenue. Longtemps « bréhaigne », c’est-à-dire stérile, sa position s’est consolidé à la suite des deux descendants qu’elle vient de donner à la maison des Valois : François, qui sera l’éphémère roi François II, et Elisabeth, futur reine d’Espagne.
Mais, dans ce monde fermé et voluptueux qu’est la cour de François Ier, deux astres insolites se sont levés qui éblouissent de leur rayons les gentilshommes et courtisans et rejettent dans l’ombre la reine et la dauphine…
Le premier de ses astres, Anne de Pisseleu, duchesse d’Etampes, règne sur le cœur du roi François.
Le second Diane de Poitiers, veuve du grand sénéchal de Normandie, Louis de Brézé, est la maîtresse du dauphin Henri.
La situation n’aurait rien de très original si les deux femmes n’étaient animées d’une haine profonde et tenace l’une envers l’autre. Haine qui empoisonne l’atmosphère de la cour mais qui se manifeste rarement au grand jour, car elles disposent d’atouts différents mais solides. Anne est jeune, huit ans de moins que sa rivale, et est la favorite du roi régnant. Née avec le siècle, Diane a quarante-six ans et pourrait être la mère du dauphin. Mais Henri lui est profondément attaché et Henri c’est l’avenir.
C’est de la rivalité de ces deux femmes qu’allait sourde le drame qui allait mettre en vedette bien malgré lui un certain Guy Chabot, comte de Jarnac.

La querelle éclate

Comme il arrive presque toujours en pareil cas, la rivalité des deux favorites débordait largement le cadre de leurs personnes. Chacune d’elles avait ses partisans, sa coterie, sa cabale prêts à en découdre, au moins verbalement, avec les tenants de l’autre partie. Pour son malheur, Guy Chabot, comte de Jarnac, appartenait à la faction de Mme Etampes. Il était, en effet, le mari de Louise Pisseleu, la propre soeur de la favorite royale. Cette parenté étendait sur le comte un lustre dont le bénéficiair ne se défendait nullement et qu’il aggravait au contraire par son comportement et son mode d’existence. De notoriété publique à peu près démuni de ressources, Jarnac menait cependant grande vie. Qu’il s’agissait de vêtements, de bijoux, d’armes, de chevaux, le beau-frère de la favorite étalait un luxe tapageur qui intriguait nombre de courtisans. D’où pouvait provenir l’argent nécessaire à un tel train ? De là à supposer, puis à prétendre, que Jarnac recevait des subsides de Mme d’Etampes (avec tout ce qu’une telle assistance permettait de sous-entendre) il n’y avait qu’un pas, vite franchi. Les adversaires de la favorite adoptèrent cette conclusion avec ardeur et se chargèrent de la répandre à la cour.
Diane de Poitiers vit tout de suite que cette cabale lui offrait contre sa rivale. Désireuse de les utiliser à fond, a-t-elle poussé son amant à faire un éclat ? La chose est possible, probable même, mais le fait ne peut être établi, le dauphin, épousant la querelle de Mme de Poitiers, ayant fort bien pu agir de son propre initiative.
Quoi qu’il en soit, Henri rencontrant le comte de Jarnac à Compiègne lui demanda à brûle-pourpoint comment il pouvait se livrer à de telles dépenses avec le peu de fortune dont il disposait. Pris au dépourvu, l’interpellé répondit que sa belle-mère (la seconde femme de son père, Madeleine de Puy Guyon) avait des bontés pour lui et lui venait en aide. La réponse était ambiguë et le dauphin l’interpréta aussitôt dans le sens le plus défavorable à Jarnac. Il affirma sans ambages à ceux qui voulaient l’entendre (ils étaient nombreux) que le comte lui avait déclaré être l’amant de sa belle-mère.
Ainsi présentée l’affaire prenait l’allure d’une injure grave et mettait l’intéressé, et tout le clan d’Etampes avec lui, en fâcheuse posture à la cour. Jarnac le comprit fort bien et réagit vigoureusement en affirmant avec force que celui qui répandait de tels propos en avait menti purement et simplement. Réaction d’ailleurs sans effet immédiat car le diffamateur était trop haut placé pour qu’il pût lui en demander raison. Un simple gentilhomme ne se bat pas avec un prince de sang, surtout quand celui-ci est l’héritier de la couronne.
Mais, de son côté, le dauphin était violemment irrité par le démenti brutal que le comte opposait à ses propos. C’était une offense dont lui non plus ne pouvait demander raison. Les choses en étaient ainsi arrivés à son point d’extrême tension quand parut le troisième homme.

Le troisième personnage.

Le nouveau venu, François Vivonne, sire de La Châtaigneraie, avait une allure d’Hercule de foire. Favori du dauphin, c’était un bretteur effréné et il avait la réputation d’être l’une des meilleures épées du royaume.
Ayant tout à gagner et rien à perdre dans un scandale, il se lança avec fougue dans une affaire qui ne le concernait en rien sinon par sa fidélité au dauphin. Prenant le relais de son maître, il affirma que c’était à lui-même que Jarnac avait tenu les propos qui mettaient en cause l’honneur de sa belle-mère. Dès lors, ce n’était plus Henri qui était concerné par le démenti catégorique du comte, mais lui, La Châtaigneraie. Et de ce démenti, il clama bien haut son intention de demander raison.
Le dauphin et Diane de Poitiers avaient tout lieu d’être satisfaits. Devant le spadassin chevronné qu’était La Châtaigneraie, le frêle et élégant Jarnac ne pèserait vraiment pas lourd. Ainsi serait humilié le beau-frère de la favorite royale et, par contre-coup, la favorite elle-même. Seulement, pour réaliser tous ces beaux projets, un obstacle restait à surmonter : le duel ne pouvait avoir lieu qu’avec l’autorisation du roi. Sans hésiter, La Châtaigneraie demanda à François 1er cette autorisation par une lettre que reproduit Philippe Erlanger dans son ouvrage consacré à Diane de Poitier.
« Sire, ayant entendu que Guy Chabol a été dernièrement à Compiègne où il dit que quiconque avait dit qu’il se fut vanté d’avoir couché avec sa belle-mère était méchant et malheureux ; sur quoi, Sire, avec votre bon congé et plaisir, je réponds qu’il a méchamment menti et mentira toutes et quantes fois qu’il dira qu’en cela j’ai dit quelque chose qu’il ne m’ait dite, car il me l’a dit plusieurs fois et s’est vanté avoir couché avec sa belle-mère.
>Excédé par tout le bruit soulevé autour de cette affaire, soucieux sans doute aussi de ne pas déplaire à Mme d’Etampes, le roi, fort sagement, interdit la rencontre au grand dam du dauphin et de Diane de Poitiers. Mais le roi était le roi et sa décision sans appel. La Châtaigneraie dut rengainer son épée, et c’est sur ce duel rentré que s’achève le premier acte de l’affaire.

François 1er meurt, se prépare le deuxième acte.

François 1er mourut à Rambouillet le 31 mars 1547. Le dauphin devenait le roi Henri II et Diane de Poitiers était reine sans en avoir le titre. La duchesse d’Etampes, à la demande même de François 1er, avait quitté la cour quelques jours avant la mort du roi. Réfugiée à Limours, elle avait tout à craindre de sa vindicative rivale. On se contenta de l’obliger à restituer les bijoux qu’elle avait reçus du feu roi et de confisquer ses domaines au profit des plus zélés serviteurs du dauphin. Traitement anodin à une époque où les portes des prisons se refermaient volontiers sur ceux qui avaient cessé de plaire. Catherine de Médicis se souviendra-t-elle de l’indulgence de son époux quand, douze ans plus tard, elle agira sensiblement de la même façon à l’égard de Diane de Poitiers ?
Mais si la maîtresse du défunt roi avait été traitée avec une relative bienveillance, restait à laver un affront que ni Henri, ni Diane n’avaient oublié : le démenti opposé au dauphin par le beau-frère de Mme d’Etampes, le comte de Jarnac. L’orgueilleux et imprudent gentilhomme serait le bouc émissaire qui payerait pour tout le clan rival.
Quant au moyen de punir le comte, il n’était pas difficile à trouver : il suffisait de lâcher La Châtaigneraie. Celui-ci ne cachait à personne la joie qu’il aurait à faire appel de l’interdiction que lui avait signifié François 1er un an plus tôt. Mais cette fois la perspective qui s’ouvrait était beaucoup plus large : le bretteur était élevé au rang de champion du roi et de la favorite. Il ne s’agissait plus d’un simple duel, mais d’une affaire qui passionnait et divisait toute la cour.
Henri II et Diane de Poitiers semblaient assurés d’une vengeance facile. Comme l’année précédente personne ne doutait d’une victoire rapide du redoutable La Châtaigneraie sur le fluet comte de jarnac ! Ce serait une exécution plutôt qu’un véritable combat. Aussi les plus avisés volaient-ils au secours d’un succès acquis d’avance.
C’est ainsi que François de Guise (le balafré) s’offrir à servir de témoin de La Châtaigneraie.
La maison de Lorraine, habile à flairer les courants favorables, avait misé sur Diane de Poitiers. Ainsi le duel, dépassant et de loin la personne des deux antagonistes, se présentait comme une affaire d’Etat. Il était l’objet de toutes les conversations à la cour comme dans les châteaux. On annonçait que la rencontre aurait lieu en présence du roi, de la reine Catherine et, bien entendu, de Diane de Poitiers.

Les deux adversaires s’échauffent.

Quelqu’un qui se serait volontiers passé d’une telle publicité, c’était l’infortuné Jarnac. Lancé, à son corps défendant, dans une extravagante aventure, le malheureux cherchait les moyens de s’en tirer avec le minimum de dégâts. La chose n’était pas facile : défié devant la cour par La Châtaigneraie, il ne pouvait refuser le duel sans y perdre son honneur. Mais il avait en face de lui un adversaire impitoyable qui, chargé de la vengeance du roi et de la favorite, le traiterait sans ménagement. Dans ces conditions une seule attitude à adopter : vendre chèrement sa vie en espérant que la Providence lui en donnerait la force nécessaire. Malgré son désarroi, le comte n’oubliait pas le sage principe : « aide-toi, le ciel d’aidera. » Aussi le vit-on, dans les jours qui précédèrent le duel, se livrer à un entraînement intensif. Il reçut les conseils de spadassins les plus réputés, dont le talent était largement apprécié.
De son côté, La Châtaigneraie ne restait pas inactif. Lui aussi fréquentait les Italiens. Reçut-il là de pernicieux conseils auxquels la reine Catherine qui ne tenait guère au triomphe de Diane de Poitiers ne fut pas étrangère ? Toutes les hypothèses sont possibles dans le climat passionné qui était alors celui de la cour d’Henri II.

Le duel.

La rencontre fut fixée au 10 juillet 1547 sur le plateau de Saint-Germain. Rien n’avait été négligé pour qu’elle se déroulât avec tout le faste qui convenait à un combat où l’honneur du roi était engagé. « Une immense curiosité souleva le pays. Des villes et des campagnes, des châteaux, des gentilhommières, des maisons bourgeoises, une foule se mit en mouvement impatiente de contempler l’extraordinaire spectacle. »
Offensé, le comte de Jarnac avait le privilège du choix des armes. A la surprise générale, son parrain, M. de Boissy, se décida pour des armes proches du Moyen Âge que de la Renaissance : lourde épée, côte de mailles, gantelets. Il obtint satisfaction après de longues délibérations d’un jury d’honneur présidé par le connétable de Montmorency. Bien qu’il eût été jadis un adversaire de Mme d’Etampes, le vieux soldat veilla à ce que tout se déroulât suivant le code de l’honneur chevaleresque dont il était le représentant. Aussi les discussions se prolongèrent-elles, et la journée était bien avancée quand le combat put commencer.

Il fut bref. A peine le héraut d’armes avait-il donné le signal de l’engagement, que Jarnac, risquant le tout pour le tout, se précipita sur son adversaire et lui décocha le coup que lui avait appris les Italiens. La Châtaigneraie s’écroula : l’épée de Jarnac lui avait tranché le jarret.

Le roi et la favorite étaient plus atteints encore que leur champion. D’autant que Jarnac, fort de sa victoire et de la tradition, suppliait Henri II de lui rendre son honneur. Toute la cour avait les yeux fixés sur le roi. La foule versatile et impressionnable comme toutes les foules, applaudissait le vainqueur et huait le vaincu.. Après de longues minutes d’hésitation, le roi, dominant sa colère et son amertume, consentit enfin à dire à Jarnac les quelques mots que celui-ci attende : son honneur lui était rendu. Henri II et Diane de Poitiers perdaient la face devant toute la cour et devant Catherine de Médicis qui avait du mal à dissimuler sa joie. Le 10 juillet 1547 était une « journée des Dupes » avant la lettre.

Epilogue

Pendant que se déroulait ce drame royal à la fois intime et public, La Châtaigneraie avait été emporté à l’écart pour y être soigné. Mais quelques jours plus tard, désespéré d’avoir été abandonné du roi et de la favorite qui ne lui avaient pas adressé le moindre témoignage de sympathie, il arracha ses pansements et se laissa mourir d’hémorragie…

Quant à Jarnac, la Providence devait lui accorder de longues années d’existence. On le retrouve à Saint-Quentin, en 1557, où, aux côtés de Coligny, il défend la ville contre les Impériaux, et au poste de gouverneur de la Rochelle dix ans plus tard. On n’est pas exactement fixé sur la date de sa mort qui se situe aux environs de l’année 1572. Mais une chose est certaine : quels qu’aient été ses exploits militaires ultérieurs, ce n’est que grâce à un seul coup d’épée que son nom est entré dans la petite histoire.


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