LODACE, Histoire


DOCUMENTS HISTORIQUES


La colonie d'Icarie (1847-1856)


Il peut sembler paradoxal de dire que se sont les États-Unis qui abritèrent l’une des premières tentatives de sociétés communistes du monde. C’est pourtant ce qui se passa au milieu du siècle de XIXème siècle sur l’initiative d’un groupe de colons français.

Tout commença le 10 octobre 1847 lorsque près de cent cinquante personnes réunis dans les bureaux du journal « Le Populaire », à Paris, votèrent l’ « acte de Constitution » de l’Icarie, sous la présidence de son fondateur l’avocat et homme politique Etienne Cabet.

Dégoûté de la vie politique française et des persécutions dont il était l’objet, Cabel avait décidé de mettre en pratique la doctrine qu’il avait élaborée dans son « voyage en Icarie », un roman philosophique publié en 1840. Cet ouvrage, qui avait obtenu un succès considérable, décrivait un ordre social nouveau, inspiré de celui de Baboeuf et de l’Utopie de Thomas Morus, et basé sur la liberté, l’égalité, la vie communautaire.
L’avocat dijonnais y faisait état d’un pays heureux et prospère où tout était rationnel, où l’État se trouvait maître de toutes les industries et vendait aussi bien le pain que les chaussures. L’heure du lever et du coucher des habitants était uniforme et quatre repas étaient constitutionnellement servis à chaque citoyen. Dans cette société communiste tout était prévu jusqu’aux « indispensables » que Cabet concevait aussi élégants que confortables, les uns pour les hommes, les autres réservés aux dames …
Cabet organisa des cours publics et diffusa des brochures pour vulgariser sa doctrine, ce qui lui valut de recevoir de nombreuses lettres de lecteurs enthousiastes désireux de connaître dans quelle partie du monde se trouvait le merveilleux pays d’Icarie.

Né à Dijon en 1788, d’un père tonnelier, Etienne Cabet poursuit de brillantes études à Dijon puis dans la capitale, devint avocat et dirigea un moment le célèbre recueil de jurisprudence Dalloz.
Il se lança très tôt dans la politique et après avoir été carbonaro, il participa à la Révolution de 1830. Il fut élu député de la Côte-d’Or en 1831. Il fonda alors avec ses amis Rodde et Cauchois-Lemaire, le Journal « Le Populaire » dont les articles subversifs le firent condamner à cinq ans d’exil. Il trouva refuge à Londres et se lie avec des amis communistes de l’anglais Robert Owen puis consacra son temps à publier de nombreux articles et brochures pour prouver que le seul régime communautaire pouvait procurer aux peuples la véritable démocratie.
De retour en France, en 1839, Cabet se jette dans la politique active et prend à partie Thiers et Guizot tandis qu’il est lui-même l’objet d’attaques de la part des babouvistes et de tous les intransigeants du communisme.
Polémiste ardent et politique, Cabet ne tarde pas à compter autant d’ennemis parmi les partisans du gouvernement que dans les rangs de l’opposition. Rejeté et raillé par tous, il décide de quitter la France et réunissant ses disciples il leur dit son désir d’aller en Amérique et de fonder l’Icarie : « Puisqu’on nous persécute en France, déclare-t-il, puisqu’on nous refuse tout droit, toute liberté d’association, de réunion, de discussions et de propagande pacifique, allons cherche en Icarie notre dignité d’homme, nos droits de citoyen et la liberté avec l’égalité ! «

La première Icarie

Pour être admis comme Icarien et entrer dans la nouvelle société créée pour procurer le bonheur au genre humain, il suffisait d’adopter pleinement le règlement établi dans l’intérêt général, être laborieux, tempérant, jouir d’une réputation irréprochable et s’engager à abandonner tous ses biens, sans rien cacher, à la collectivité.
Aussitôt la constitution de l’Icarie adoptée, Cabet ouvrit au 3 de la rue Baillet un bureau de l’émigration Icarienne et lança une souscription pour organiser une colonie aux États-Unis, sur les bords de la Rivière Rouge, un endroit conseillé par l’Anglais Owens. Le Texas, où la terre état très bon marché, était alors considéré comme un pays n’appartenant à personne puisqu’un moment indépendant, il avait été disputé entre les États-Unis et le Mexique et semblait propice à l’implantation d’une colonie autonome.
L’argent afflua, des terrains furent achetés et en décembre 1847 le disciple Charles Sully partit explorer la concession et préparer l’arrivée de la première avant-garde dirigée par un certain Gouhenant, peintre et marchand de tableaux. Les soixante-neuf premiers « soldats de l’humanité », vêtus d’un costume uniforme composé d’un chapeau de feutre gris, s’embarquèrent avec enthousiasme sur le steamer « Rome » au port du Havre le 3 février 1848.

La Rivière Rouge n’étant plus navigable au-delà de Shreveport, Sully estima fort sagement qu’il était préférable d’établir un campement à cent kilomètres environ au nord de cette ville. Mais Gouhenant, arrivé avec l’avant-garde s’obstina à vouloir conduire les premiers Icariens sur les terrains de la concession Peters à Cross Timber, comme cela avait été prévu au départ.
Après bien des palabres et discussions le petit groupe continua son chemin au milieu d’un pays inconnu, encombré d’inutiles bagages. Les nouveaux colons, arrachés à la vie tranquille confortable, durent franchir de nombreux obstacles naturels au prix de grandes fatigues sous un soleil torride, sans vivre suffisants, avant d’atteindre enfin, au mois de juin, la terre promise.
La déception fut grande car l’Icarie était en fait un endroit malsain, propice à la fièvre. Les colons y construisirent cependant quelques huttes mais à peine installés les privations et les imprudences commises occasionnèrent une épidémie de paludisme qui décima les communistes français. D’autres part, les Icariens pour la plupart artisans et ouvriers, n’avait aucune expérience de la terre et ne pouvait s’adapter facilement dans ce pays en fiche.
Contre l’avis de Gouhenant les Icariens malades et démoralisés, décidèrent de quitter Cross-Timber et partir rejoindre la Nouvelle-Orléans. On abandonna le matériel et on partagea la caisse. Gouhenant fut malmené et qualifié de traître lorsqu’on découvrit dans ses propres bagages des brochures et des ornements qui semblaient faire de lui l’agent des Jésuites. Après une longue marche dans un pays désertique et presque sans ressources les rescapés arrivèrent enfin à la Nouvelle-Orléans où ils trouvèrent les Icariens embarqués à Bordeaux et au Havre les 15 octobre, 2 novembre et 12 novembre. Sans nouvelle de France, déçus d’avoir été abandonnés ils tentèrent de rallier les nouveaux venus à leur mécontentement et pour sa part le groupe de Bordeaux se sépara violemment de la communauté en se partageant la caisse tandis que quelques Icariens furieux entreprirent une campagne de presse et un procès contre le fondateur d’Icarie demeuré bien tranquillement en France.

Nauvoo devient la nouvelle Icarie

Pendant ce temps à Paris, où la révolution avait éclaté en février, Cabet se jetait fougueusement dans la mêlée politique avec le secret espoir, sans doute, de jouer un rôle. Il eut cependant la sagesse de n’user de son influence sur les masses populaires que pour calmer les esprits et désavouer les violences, et c’est injustement que la Garde Nationale le poursuivit après la journée du 16 avril et saccagea son domicile. Bientôt renié par les exaltés de gauche, il échoua lamentablement aux élections d’avril et de juin 1848. Ayant reçu les nouvelles désastreuses du Texas l’apôtre du communisme, qui n’avait plus grand chose à espérer dans la capitale se rendit compte, un peu tardivement, que sa place était en Amérique à la tête de ses disciples. Arrivé à la Nouvelle-Orléans, le 19 janvier 1849, Etienne Cabet parvint grâce à ses talents de tribun à tenir tête aux Icariens dissidents et à organiser une assemblée générale. Après deux jours de discutions mouvementées, 280 colons, dont 74 femmes et 64 enfants, sur les 485 communistes débarqués en Louisiane, décidèrent de poursuivre leur tentative tandis qu’une somme importante étaient répartie entre ceux qui désiraient retourner en France. Le premier mai on tomba d’accord pour avancer vers le nord, et s’établir à Nauvoo (Illinois) fondée en 1840 par les Mormons et abandonnée par eux six années plus tard. A Nauvoo, dotées d’un climat sain et de terres fertiles, la vie sembla assez facile aux Français qui trouvèrent des maisons toutes construites et des terrains déjà défrichés. Quelques habitants, demeurés dans la ville, manifestèrent beaucoup de sympathie aux nouveaux arrivants et Français et Américains ne tardèrent pas à fraterniser. La vie de la communauté s’organisa et un magasin fut établi à Saint-Louis pour assurer la vente des produits d’Icarie et l’achat des objets nécessaires.
Le 21 février 1850 les Cabétiens votèrent la constitution de la communauté Icarienne placée sous la direction de plusieurs gérants élus pour un an et la présidence de Cabet.

Etienne Cabet voulut mettre en pratique son système communiste qu’il aimait résumer dans sa devise générale : « De chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins », le fondateur d’Icarie avait imaginé une phrase de transition d’environ cinquante ans avant d’appliquer entièrement les principes de sa doctrine. Pendant cette période le droit de propriété était maintenue provisoirement et le but des gouvernants était l’établissement d’une inégalité décroissante et d’une égalité croissante. La rétribution du travail libre et non obligatoire, était réglementée par la loi tandis qu’une somme importante devait être consacrée à assurer du travail à la communauté et des logements aux pauvres. L’armée et la police étaient inexistantes mais l’égalité politique des femmes n’était pas reconnue. Dans un second temps le territoire d’Icarie devenait le domaine social, et tous les biens, immeubles, produits de la terre ou de l’industrie constituaient le capital social de la communauté. Le peuple Icarien déléguait le pouvoir législatif à une assemblée populaire mais gardait la décision suprême au moyen du référendum. Les mandataires du peuple étaient élus à temps mais le cumul des fonctions publiques était interdit. Pour être admis alors dans la communauté, il fallait remplir 47 conditions très précises, entre autres savoir lire et écrire, bien connaître les ouvrages de Cabet, promettre de toujours travailler dans l’intérêt du peuple, d’adopter les principes d’égalité, de fraternité, d’être tempérant et de s’interdire de chasser ou de pêcher « en tant que plaisir ». L’obligation du mariage était décrétée et les moindres détails du trousseau étaient prévus par la Constitution. Ainsi « les femmes qui portent des corsets doivent en posséder deux, plus deux caleçons de voyage, six jupons dont deux de couleur », etc.
Les enfants étaient laissés à leur mère jusqu’à l’âge de cinq ans puis confiés aux écoles de la République. Puis venait la fin des études, vers 18 ans, la réception, ouvrière et l’éducation industrielle, puis à 21 ans la réception civile qui consacrait l’entrée du nouveau citoyen dans la communauté.
Le travail était contrôlé et organisé par des élus du peuple et le nombre d’heures devait être effectué par chaque Icarien. Les professions devaient être distribuées par voie de concours en tenant compte des aptitudes de chacun. L’argent monnayé étant aboli, le travail était rétribué en nature. A cet effet les produits de la terre et de l’industrie devait être déposés dans des magasins publics dirigés par des mandataires qui en assuraient la distribution selon les besoins de chaque Icariens. Tout le monde devait entrer et sortir en même temps des ateliers et le dîner et le souper étaient pris en commun, l’égalité devant régner dans les repas comme ailleurs. Enfin chaque Icariens à 65 ans et chaque Icarienne à 50 ans avait droit à un repos absolu, la communauté subvenant à ses besoins.

La fin d’une utopie

Reconnue légalement le 24 janvier 1851 par un acte de la législature de l’État de l’Illinois, la communauté Icarienne comptait à cette époque 340 personnes. Elle s’était courageusement mise au travail et prospérait à la satisfaction générale.
Etienne Cabet, réélu président le 2 février, jugea le moment favorable pour repartir en France et se blanchir d’une condamnation qui portait une grave atteinte à son honneur. En effet, il avait été condamné par défaut en 1849 à deux ans de prison, sur la plainte d’Icariens mécontents, pour avoir détourné le capital social de la communauté évaluée à 200 000 francs. Arrivé à Paris, l’habile avocat réussit à obtenir, le 26 juillet, de la Cour d’Appel de Paris l’annulation du jugement du Tribunal Correctionnel.
Repris par le tourbillon politique de la capitale, le président de l’Icarie fonda le Journal Républicain Populaire et Social et sans doute se serait-il une nouvelle fois laissé aller à oublier ses disciples de Nauvoo si le coup d’état du 2 novembre 1851 ne l’avait fait trouver malsain le climat de Paris.
D’ailleurs plus rien ne marchait déjà en Icarie où ses fidèles le rappelaient à grands cris. La communauté n’était pas encore le paradis sur terre et bien des sujets de mécontentent (la défense du tabac et du whisky, notamment, n’avait l’air de plaire à tout le monde) provoquèrent des querelles intestines. La population d’Icarie manquait autant d’homogénéité que la direction d’organisation. LE recrutement des colons n’avait guère été soigné et il avait de tout dans ces communistes de la première heure. On raconta qu’on y trouvait même de femmes dont les maris avaient payé une forte somme pour se débarrasser d’elles !
Dès son retour Cabet décida que les Icariens demanderaient leur naturalisation comme citoyens américains et qu’on fonderait de nouvelles communautés notamment dans l’Arkansas et l’Iowa ou de Grande République Icarienne.
De caractère autoritaire, Cabet se heurta à nouveau à ses disciples. Bien que prônant de sincères idées démocratiques, son langage était celui d’un dictateur. Aussi un mouvement séparatiste se créa dans la colonie mais grâce à une « réforme icarienne », promulguée en 1853, Etienne Cabet réussit à rétablir l’ordre et à faire vire Icarie dans la paix et une prospérité relative jusqu’en 1855. A cette époque la population de la communauté fut la plus élevé avec 526 habitants.
Mais la discorde reparut dans la colonie et l’avocat dijonnais exigea l’exclusion des opposants et demanda à être nommé président pour quatre ans avec un vice-président. Le « Directeur Général de la Nourriture » et le « Directeur de la Santé » menèrent une violente campagne d’opposition. Lors de l’assemblée générale, qui dura six semaines, les interpellations, les accusations, les incidents de procédures parlementaires, les défauts de quorum, rappelèrent au tribun dijonnais les beaux jours de l’Assemblée Nationale.
Embrasé par les débats qui avaient toujours fait sa délectation, Cabet prenait au sérieux toute cette comédie et allait jusqu’à déclarer sans rire que la portée des débats d’Icarie surpasserait en importance des délibérations de la Constituante et de la Convention.
Le 3 février 1856, date à laquelle se terminaient les pouvoirs de la gérance, Etienne Cabet demanda l’ajournement des élections après la clôture de la session. Une partie des Icariens lui donna satisfaction mais un groupe de 67 opposants criant au tyran, se retira pour aller élire comme nouveau président un certain Gérard. Cabet dut capituler le lendemain pour ramener le calme. Mais lors de la séance du 28 mars l’opposition réclama la fermeture du Bureau d’Emigration de la Communauté à Paris, force principale sur laquelle s’appuyait Etienne Cabet. On en vint aux injures, aux menaces et à grands cris on demanda la destitution immédiate du président. Cette parodie de parlement siégea toute la nuit et au petit jour vota la fermeture du bureau de Paris par 91 voix contre 74.
Cabet était battu. L’Icarie avait vécu. Quelques jours plus tard les opposants demandèrent à la Cour de Carthage (Illinois) la dissolution de la société. Le 28 juin les Icariens Fidèles lancèrent au monde une ultime proclamation annonçant la dissolution forcée de la colonie. Le 15 octobre 1856 Etienne Cabet quitta Nauvoo à la tête de 175 fidèles pour Saint-Louis où se regroupa temporairement la communauté. Mais, le 8 novembre, peu après son arrivée, le fondateur d’Icarie était emporté subitement par une attaque d’apoplexie.
Les idées icariennes survécurent encore plusieurs années après la disparition de l’avocat dijonnais puisque les dissidents fondèrent une communauté qui subsista jusqu’en 1888 à Corning (Iowa) tandis que les fidèles de Cabet et leurs successeurs gardèrent le souvenir d’Icarie à Cheltenham jusqu’à l’aube du vingtième siècle.


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