LODACE, Histoire
ARTICLES HISTORIQUES
Dans les annales récentes de nos prisons, les évasions, dont quelques-unes retentissantes, ont été nombreuses. Le personnel pénitentiaire est, il est vrai, insuffisant par rapport au nombre de prisonnier quoi la justice ne s’en mêle. Voici, l’aventure de plusieurs prisonniers importants dont l’obstination réussit à forcer les murs de leur cachot.
Le vieux fort de Joux se dresse sur un piton rocheux en forme de pain de sucre et domine, de deux cent mètres de haut, la vallée où le Doubs serpente paresseusement. La région est sauvage et mouvementée. La ville la plus proche, à cinq km de là, est Pontarlier et la frontière suisse passe à l’Est, à une distance du double environ.
Ce fort, qu’on appelait « le château de Joux » au temps de la royauté, recevait alors les détenus par « lettres de cachet ». C’est à ce titre que Mirabeau, au cours de sa jeunesse folle, fut, sur la demande de sa famille, l’hôte involontaire de ce château qu’il appelait « un nid de hibou égaré de quelques invalides ». Pas un instant, et malgré l’amertume qu’il en ressentait, Mirabeau ne songea à s’évader. Pour une raison bien simple : on lui laissait les portes grandes ouvertes et la mansuétude du gouverneur allait jusqu’à lui permettre de se promener à sa guise, de chasser aux environs ou de souper chez des amis de Pontarlier.
Il n’en fut plus de même lorsque la poigne rude de Bonaparte, Premier Consul puis empereur, s’appesantit sur toutes les administrations. En prenant le pouvoir, ses premières rigueurs furent pour mater les sursauts agonisants de la chouannerie. Il y eut des exécutions ; il y eut des emprisonnements sévères.
C’est ainsi qu’à la fin de 1804, quatre royalistes convaincus de complot contre le nouveau régime, furent transférés au fort de Joux.
C’était Frotté, le frère du chef de l’insurrection normande qui avait été fusillé quatre ans plus tôt ; Girod, qu’on disait anglais de naissance et qui avait été l’aide de camps du grand Frotté ; Moulin, dit Michelot, ancien chouan des environs de Domfort, et le comte d’Hauteroche, un Lyonnais qu’on soupçonnait d’attaquer et de piller les diligences transportant les fonds publics.
Par les soins du commandant du fort, le citoyen Lefèvre, un ancien terroriste converti au gouvernement de l’ordre, les quatre nouveaux prisonniers furent enfermés dans la même chambre et soumis à une surveillance rigoureuse. Tous les quatre également intraitables, également audacieux, résolurent de s’évader au plutôt.
La chambre où ils vivaient en commun était assez vaste et situé dans la partie basse du fort. Un mur épais la séparait de l’extérieur et, au-delà, c’était tout de suite le rocher surplombant à pic la vallée. Quand ils y furent enfermés, les prisonniers ignoraient la disposition des lieux car leur unique fenêtre, défendue par de solides barreaux, était obstruée par un abat-jour de bois qui ne permettait pas de regarder au-dehors. Leur premier souci fut donc de se renseigner sur la topographie de la prison. Les porte-clés, qui avaient reçu de strictes consignes, restèrent muets devant les questions les plus habiles. Heureusement, une autre source d’informations fut vite découverte. Au bruit de la porte voisine s’ouvrant et se refermant à l’heure des repas, ils supposèrent avec raison qu’un autre prisonnier était incarcéré auprès d’eux.
Ils cherchèrent à entrer en communication avec lui et y parvinrent rapidement en déplaçant une pierre de la cheminée proche. Le passage était exigu, mais permettait de se parler, de faire passer des papiers ou de menus objets. Quand on avait à craindre la visite d’un gardien ou quand on voulait allumer du feu, il suffisait de remettre la pierre. Interrogé par l’étroit conduit, le voisin déclara être le marquis de Rivière. Un royaliste, bien entendu, et qui avait été arrêté pour ses opinions trop violemment manifestées. Tout de suite, d’une chambre à l’autre, on se fit des confidences. Le marquis de Rivière, qui avait eu l’occasion de se promener sur les remparts, griffonna sur un papier le plan de l’étage. Nos hommes virent où ils se trouvaient, surent ce qu’ils avaient à faire pour conquérir leur liberté.
En fait d’outil, ils ne possédaient qu’un couteau que l’un d’eux avait pu cacher dans ses vêtements. Avec cette lame, ils essayèrent d’abord de scier les barreaux de la fenêtre, mais bien vite ils se rendirent compte qu’ils n’y parviendraient jamais. Alors ils décidèrent de s’attaquer aux pierres mêmes de la vieille muraille extérieure. Elle était si vieille, cette muraille, que le mortier se désagrégeait au moindre effort et, malgré son épaisseur, trois mètres environ, il parut évident qu’avec de la patience, il était possible d’en venir à bout. Nos quatre compagnons s’y employèrent en se relayant à tour de rôle. Le premier travaillait ; le second balayait soigneusement les débris et les cachait sous le matelas des lits ou ailleurs ; les deux derniers jouaient au tric-trac avec des exclamations et des rires. Non pas pour se distraire, mais afin d’empêcher que les geôliers entendent le grincement du couteau creusant le mur. Au reste, ils avaient un autre moyen de détourner l’attention de leurs gardiens : ils s’amusaient avec « Bibi » qui ne manquaient pas d’aboyer.
Bibi était une petite chienne qui, depuis un an, suivait Girod dans ses aventures et que celui-ci avait obtenu la permission de la conserver dans sa prison. Elle était joueuse, vive, affectueuse et charmante. Si charmante que les trois compagnons de Girod s’étaient, comme lui, attachés à cette bête. Bibi était devenue l’amie à quatre pattes dont on ne pouvait se passer, celle qui apportait un peu de gaieté, un peu de fantaisie dans l’existence monotone de la prison.
Les jours s’écoulaient ainsi, fort occupés. L’espoir d’une délivrance prochaine encourageait les travailleurs. Pourtant, il leur manquait un stimulant. Nourris chichement sur l’ordinaire du fort, ils se sentaient peu de forces pour entreprendre la future expédition qui, ils s’en doutaient, serait rude ; ils eussent surtout souhaité un peu de vin. Et on le leur refusait. Là, encore, leur voisin leur vint en aide. Peut-être parce qu’on le jugeait moins dangereux, le marquis de Rivière avait droit à une table abondante et choisie dont il payait les dépens. Averti de l’infortune des quatre travailleurs, il n’hésita pas à leur passer, à travers le trou des cheminées n quelques morceaux substantiels et, grâce à un tuyau de plomb qu’il s’était procuré, à transvaser dans leur gobelet le contenu des bouteilles de vin qu’on lui apportait.
Sur ce chapitre, il exagéra à ce pour que le commandant du fort s’en alarma et, sur un ton de reproche :
- Eh quoi ! fit-il. Vous qui étiez si sobre jusqu’ici, comment se fait-il que, maintenant, vous réclamiez sans cesse du vin ?
Mais l’autre, de répondre sur un air innocent :
- Que voulez-vous ? commandant, je m’ennuie dans cette geôle et je ne trouve plus, à cet ennui, d’autre consolation. Une bonne bouteille me fait oublier mon triste sort.
Douze jours avaient passé depuis que le travail avait été entrepris. Il toucha à sa fin quand les dernières pierres de la muraille furent déplacées et laissèrent apparaître une plate-forme large de deux mètres d’où surplombait la vallée. Une première exploration, faite de nuit, permis d’arrêter le plan définitif d’évasion. C’était le long d’un rocher presque à pic qu’il fallait descendre, mais, par bonheur, de place en place, avaient poussé des sapins dont le tronc étaient assez solides pour supporter le poids d’un homme. Afin de se glisser d’un arbre à un autre et attendre ainsi le sol, il suffisait donc de fabriquer une corde. Oh ! ce ne fut pas long. Un prisonnier en mal de liberté sait tout de suite qu’on obtient une corde en découpant draps et serviettes et en les nouant bout à bout. C’est ce que Frotté et ses amis commencèrent à exécuter.
Mais, tandis qu’ils découpaient et qu’ils nouaient, un nouveau problème à résoudre se posa.
Et Bibi ? Que fallait-il faire de Bibi ? Fallait-il l’abandonner dans la prison ? Fallait-il la tuer pour être sûr qu’elle n’aboierait pas ?
Le débat émouvant où le sentiment le disputait à la prudence. Il y eut à ce sujet un véritable conseil de guerre et Moulin qui a laissé un récit de cette évasion, raconte :
« Pendant la délibération, la pauvre bête, comme si elle eût compris qu’il s’agissait d’elle, nous caressait encore plus qu’à l’ordinaire, et Hauteroche, qui était d’avis de s’en défaire, en fut touché lui-même. Nous préparâmes une gibecière où on la renfermerait, la tête seule dehors, le corps retenu par un bouton. On l’y plaçait tous les soirs et elle s’accoutuma si bien à cet exercice qu’elle sautait d’elle-même dans le sac quand on le lui présentait. »
Eh, bien ! Voilà qui était décidé ! Bibi s’évaderait elle aussi, comme un vrai prisonnier que, somme toute, elle était. Et ce serait Girod, son maître, qui l’emporterait.
Lorsqu’on jugea tout près pour l’expédition -- c’était le 7 janvier 1805 --, on ne voulut remettre au lendemain la tentative. Le soir venant, les quatre prisonniers commencèrent par faire un solide repas, un repas comme ils n’en avaient pas fait depuis longtemps, grâce à leur voisin de geôle ; le marquis de Rivière en effet sacrifia pour eux son propre dîner et le leur céda en même temps que de bonnes bouteilles. Puis, quand la nuit fut profonde, quand aucun bruit ne se fit entendre dans le fort, ils retirèrent une à une les pierres disjointes de la muraille. Ils n’eurent ensuite qu’à ramper, l’un derrière l’autre, le long du tunnel improvisé pour se trouver à l’air libre.
Oui, la nuit était profonde et le silence total. Mais il faisait un froid rigoureux et la neige, tombée depuis plusieurs jours, éclairait d’une façon sinistre le paysage. Tassés sur l ‘étroite plate-forme extérieure, ils considéraient l’abîme qui s’ouvrait sous leurs pieds. Comment entreprendre la vertigineuse descente ?
Non sans mal en avançant sur les dalles glissantes, ils découvrirent un sapin dont les branches effleuraient le bord de la plate-forme. S’étant laissés glisser jusqu’au tronc de l’arbre, ils y attachèrent leur corde et Girod, se hasardant le premier parti à la recherche d’un nouveau point d’appui. Il ne rencontra que du vide et dut remonter. Moulin, ayant lancé la corde dans une autre direction, partit à son tour à la découverte ; il fut plus heureux et aborda sur saillie de rocher, d’où un nouveau sapin, solidement enraciné dans un interstice, allait permettre une nouvelle descente vers la vallée. Il fit le signal convenu. Aussitôt ses trois compagnons, empruntant le même chemin périlleux, le rejoignirent. Ils allaient poursuivre leur glissade aventureuse lorsque retentirent dans le silence de lugubres gémissements. Dans l’émoi de la fuite, ils avaient oublié de mettre Bibi dans son sac et de l’emporter. Se voyant abandonnée par ses amis, la pauvre chienne, piétée au bord du gouffre, se lamentait.
Cette fois, le débat fut bref. Tout de suite, Girod, qui se sentait le plus coupable, déclara :
« Je vais la chercher. Si on la laisse là-haut, elle ne tardera pas à alerter la garnison par ses plaintes ou ses aboiements ». Le maître de Bibi se mit donc en mesure de remonter le long de la corde à nœuds, mais il était si fatigué qu’il ne put y parvenir. Hauteroche a son tour tenta l’aventure, elle échoua aussi. Après que Frotté eut échoué de même, ce fut Moulin qui réussit l’épuisante escalade. Il se hissa de roche en roche, parvint à la plate-forme où l’attendait la chienne toujours gémissante. Rapidement, il mit la bête dans le sac prévu à cet effet et, chargé de son fardeau, recommença la terrible descente. Bibi s’était tue. Mais, nous conte le narrateur :
« Il semble que la pauvre bête sentit tout le prix de la peine qu’elle m’avait donnée ; elle allongeait la tête hors du sac et me léchait la figure pour essuyer la sueur qu ‘elle m’avait fait couler. »
Malgré le froid, les évadés avaient chaud.
Cependant, le sauvetage de Bibi leur porta chance, semble-t-il. La première partie de la descente avait été rude. La seconde bien que dangereuse aussi, s’effectua, de rocher en rocher, de sapin en sapin, sans trop de difficultés. Quand ils atteignirent le sol tant désiré, il était une heure du matin. Il leur restait la fin de la nuit pour prendre le large. C’est ce qu’ils s’empressèrent de faire, sans regarder derrière eux, le long de la route d’abord, puis par des sentiers abrupts. La nuit demeurait silencieuse. Au fort de Joux assurément, on ne s’était pas encore aperçu de leur fuite et, maintenant que la Suisse était proche, ils pouvaient espérer l’atteindre sans encombre. Ils ralentirent donc la hâte de leur marche. Girod sortit la chienne de son sac et la bête, délivrée, se mit à gambader joyeusement, mais sans aboyer. Au petit matin, ils franchirent le poste frontière et poursuivirent leur route d’un pas de promenade. A 4 heures du soir, ils arrivèrent à Neuchâtel où, pour se remettre de leur fatigue, ils entrèrent dans une auberge et réclamèrent un lit pour se coucher.
Par la suite, Frotté et Moulin gagnèrent Hambourg et, de là, l’Angleterre. Hauteroche et Girod demeurèrent en Suisse. Je ne sais rien sur Bibi, mais, je pense qu’elle a fini sa vie avec son maître.
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