LODACE, Histoire
ARTICLES HISTORIQUES
« On volé les bijoux de la Couronne ! » Le fait divers
émeut Paris en septembre 1792. Depuis il a fait rêver bien des amateurs
d’histoires à scandale. Lodace vous dévoile quelques secrets sur cette
affaire.
Le vol des diamants de la Couronne, en septembre 1792, compte
parmi les énigmes favorites des amateurs d’histoire à scandale. La version
« officielle », celle des petits voleurs accomplissant un larcin relevant
du fait divers, version reprise par les historiens contemporains, n’est
pas satisfaisante. C’est ce qui a permis sans doute une floraisons d’interprétations
des plus délirantes. Ainsi Édouard Drumont, l’auteur de « La France juive
» (1886), met en cause les joailliers et bijoutiers juifs de la capitale
qui furent, selon lui, les principaux receleurs et revendeurs des diamants
subtilisés par les petits voleurs. Peu lui importe que les patronymes d’origine
juive qui apparaissent dans le cours de l’instruction désignent non pas
des prévenus mais des témoins cités à l’audience ! Au-delà du « cas » Drumont,
il reste que certains faits troublants demeurent inexpliqués et que les
commanditaires du vol n’ont jamais été identifiés. Les grands diamants de la Couronne de France.
La tentation était grande de reprendre l’enquête. Un observateur de taille
: les archives les plus précieuses sur le sujet, celles qui eussent définitivement
levé le voile sur cette curieuse affaire, ont brûlé : il s’agit des actes
du conseil provisoire de la Commune insurrectionnelle du 10 août 1792, détruits
dans l’incendie de l’Hôtel de Ville de Paris en 1871. C’est donc moins à
un travail d’enquêteur que d’archéologue que l’historien doit se livre.
Pour reconstituer le déroulement des faits, il lui faut explorer telle séries
des Archives nationales, puis telle autre des Archives de Paris, qui le
renvoie au Minutier central (ce fonds d’archives considérable et très bien
conservé qui contient tous les répertoires et minutes des notaires parisiens).
C’est à ce prix seulement que, peu à peu, des témoignages ignorés, des copies
de procès verbaux des sections, des inventaires inexploités, une fois assemblés,
éclairent cette affaire d’un jour nouveau.
Reprenons les faits : dans la nuit du 16 au 17 septembre 1792, la police
surprend quelque voyous au moment où ils viennent de faire main basse sur
les bijoux et diamants de la ci-devant (depuis le 10 août) Couronne de France.
Un seul cri dans tout Paris : « Le Garde Meuble est volé ! Les diamants
de la Couronne sont enlevés ! » Les journaux se montrent prudents. Le mardi
suivant, « Le Patriote français », rédigé par Brissot s’exprime sur l’affaire
avec une réserve calculée car les spoliateurs ont été servis, plus qu’ils
n’auraient pu l’être, par le hasard : ce vol audacieux et considérable ne
peut avoir été commis par des voleurs ordinaires. « Le Thermomètre du jour
», qui passe pour être payé et inspiré par le ministre de l’Intérieur Roland,
est plus disert : il laisse entendre clairement que l’opération a été dirigée
« de haut » ; il insinue de plus que les sentinelles qui faisaient le guet,
les patrouilles qui circulaient sur la place avaient reçu des consignes
: elles sont intervenues à un moment où le vol était largement consommé.
De fait, lorsque sous les colonnades du Garde Meuble, à l’angle de l’actuelle
place de la Concorde et de la rue Saint-Florentin, on met la main sur ces
voleurs, on récupère quelques mauvais diamants roulés dans des mouchoirs
; les plus prestigieux, tels que le « Grand Diamant bleu », « Le Régent
» et le « Sancy », ont déjà disparu.
Il aurait suffi de moins pour que, les rivalités entre girondins et montagnards
aidant, l’affaire prenne, avant toute enquête, une tournure politique. Les
montagnards et les membres de la Commune accusent d’impéritie le ministre
de l’Intérieur, Roland, qui a dans ses attributions la responsabilité du
Garde-Meuble national. Il est vrai que le ministre n’a pas su imposer son
autorité : c’est sur lui aussi que retombera plus tard la responsabilité
de la disparition de la correspondance secrète de Louis XVI découverte dans
une armoire de fer aux Tuileries et qu’il avait été chargé d’inventorier.
Par une lettre à la Convention, reproduite dans les journaux, le ministre
se disculpe en ces termes : « Le vol du Garde-Meuble n’aurait point été
commis sans doute s’il y avait eût une garde plus nombreuse et surtout plus
vigilante. Cependant plusieurs réquisitions avaient été faites à ce sujet
et réitérées de la manière la plus pressante ; j’en fais joindre ici les
copies certifiés… » Roland conclu qu’il a été l’objet d’une machination
politique à laquelle il lui paraît inutile de donner, faute de preuves,
une trop grande importance.
Le plus urgent est de rassurer l’opinion, après une instruction d’un mois,
on livre à la justice quelques-uns des malandrins pris sur la dénonciations
des premiers. Dix-sept passent en jugement, cinq sont acquittés et douze
condamnés à mort. Parmi ces derniers, cinq seront exécutés, les autres bénéficieront
de sursis puis, l’année suivante de remises de peine. Cependant, chacun
peut remarquer que le Tribunal criminel a assimilé les accusés à des agents
de la contre-révolution en appliquant l’article II de la 2ème section du
code pénal : « Toutes conspirations et complots tendant à troubler l’État
par une guerre civile, en armant les citoyens les uns contre les autres
ou contre l’autorité législative, seront punis de mort. »
Les interrogatoires subis par les accusés n’aident en rien à retrouver les
principaux diamant qui ont, aux yeux de l’opinion, tout comme les autres
objets contenus dans le Garde-Meuble, une importance symbolique égale, sinon
supérieur à leur valeur réelle.
Qu’est-ce que le Garde-Meuble ? Un magasin de dépôts mais aussi un musée,
dont les salles ont été disposées pour permettre au public de visiter ses
collections une fois par semaine. On peut y voir les armures des rois de
France, les lits de parades de la cour, la chapelle du cardinal de Richelieu,
ainsi qu’une collection des tapisseries unique au monde. Dans l’une de des
salles du premier étages sont enfermés dans des vitrines les diamants montés
en parure.
C’est François Ier qui, en faisant don à l’État, par lettres patentes, de
ses pierres les plus estimées, était à l’origine du trésor des joyaux de
la Couronne. La plupart des parures provenaient d’Anne de Bretagne, qui
les tenait de Marguerite de Foix. Il y avait notamment un diamant connu
au XVIème siècle sous le nom de la « Belle Pointe ». Plus célèbre encore,
un rubis de 206 carats portait le nom de « Côte de Bretagne ». Son sort
avait été lié à deux autres gros rubis qui, après bien des aventures lors
des guerres de Religions et plus tard encore, réintégrèrent le mobilier
de la Couronne grâce à Colbert. La « Côte de Bretagne », pierre brute, fut
portée par les souverains, taillée en dragon tenant la Toison d’Or dans
sa gueule. Sous le règne d’Henri IV, apparut un personnage dont le nom demeure
lié à l’histoire des diamants de la Couronne : Nicolas Harlay de Sancy.
Il possédait plusieurs diamants sur lesquels il empruntait des sommes considérables
qu’il mettait à la disposition du roi. L’un des joyaux reçut son nom (le
Sancy) ; il fut vendu à Jacques Ier, roi d’Angleterre. Lors de la Révolution
anglaise, Henriette de France, fille d’Henri IV, sieur de Louis XIII et
épouse de Charles Ier d’Angleterre l’emporta avec elle. Pressée d’argent,
elle donna en gage en 1655 en même temps qu’un autre, le « Miroir du Portugal
», au duc d’Épernon. La reine les racheta peu après tous les deux pour les
vendre en 1657 au cardinal de Mazarin qui, a sa mort les laissa à Louis
XIV avec seize autres diamants de premier ordre.
Au XVIIIème siècle, deux pierres extraordinaires entrèrent dans le trésor
: le « Grand Diamant bleu » et le diamant de la maison de Guise. Quand au
fameux « Régent » visible au musée du Louvres, l’achat, en 1717, en a été
conté par Saint-Simon dans ses « Mémoires ». Lors du sacre de Louis XV,
on le plaça au centre du bandeau de la couronne, elle-même surmonté d’un
fleur de lys dont la pierre centrale était le « Sancy ».
A la veille de la Révolution et jusqu’en 1792, la garde des objets de la
Couronne était assuré par le sieur Thierry, issu d’une famille d’ancienne
et haute domesticité. La protection de Louis XVI, dont il était l’un des
quatre premiers valets de chambre, lui avait permis de constituer une fortune
immense . Sous ses ordres venait immédiatement Lemoine-Crécy, son beau-frère,
qui possédait la charge de garde général de la Couronne. A partir de 1789,
Thierry délaissa sa baronnie de Ville-d’Avray pour occuper avec toute sa
famille des somptueux appartement aménagés au Garde-Meuble même, dans l’actuel
ministère de la Marin.
Trois jours avant la tentative de fuite de la famille royale, en juin 1791,
l’Assemblée décide de faire procéder à l’inventaire complet des bijoux et
diamants du Garde-Meuble. Remis en septembre 1791, le rapport d’inventaire,
comparé au précédent, révéla que le trésor avait perdu de sa valeur sous
le règne de Louis XVI. C’est seulement en 1792 que Thierry est appelé à
la barre de l’Assemblée pour répondre de l’état du Garde-Meuble. Il lui
est enjoint de se tenir « aux ordres des commissaires » : c’est un avertissement
à cet administrateur d’Ancien Régime soupçonné d’infidélité. On commence
à craindre que le trésor ait été confié à des gardiens peu fidèles ou susceptibles
de se laisser séduire : comment expliquer autrement la provenance des énormes
subsides distribués depuis 1790 dans un but contre-révolutionnaire ? A divers
objets il manque des portions d’or, des perles ou des pierres précieuses.
Le bruit court alors - et on est aujourd’hui fondé à le croire - que Thierry
aurait, sous le couvert de réparations ou de retaille, vendu en secret des
diamants à l’étranger. Une note détaillée (AN, T 399) dans les papiers de
Lemoine-Crécy, révèle comment ce dernier marchandait des diamants avec les
joailliers hollandais, par l’intermédiaire des fameux banquiers Vandenyver.
La famille royale avait, il est vrai, une fâcheuse tendance à confondre
ses bijoux personnels avec ceux de la Couronne : en effet, si les monarques
en avaient la libre disposition - les diamants notamment servait à gager
les emprunts - ils n’avaient nullement la propriété de ces objets. En 1785,
Marie-Antoinette avait tant et si bien modifié la monture d’une parure de
rubis qu’il fut bientôt impossible de distinguer ce qui était du Garde-Meuble
et ce qui lui appartenait. Elle avait, pour finir, obtenu du roi que la
parure entière lui fut donnée en propre. Le journaliste Gorsas se fit d’autre
part l’écho dans son « Courrier » de la maladresse insigne de Marie-Antoinette
qui avait emporté le « Sancy » avec elle lors de l’épisode de Varennes.
Dès lors, on trouve fréquemment dans les rapports les plus officiels, la
mention d’arrestations, par diverses municipalités, de cargaisons de bijoux
et de pierres précieuses en route, semble-t-il, pour l’étranger. Le navire
« La Jeune Cécile » est arrêté à Quillebeuf avec une cargaison de bijoux
destinée à la reine de Portugais. Le Comité des Recherches est alerté d’autre
part sur « L’opportunité de garder la maison [château] de M. Thierry de
Ville-d’Avray […] pour empêcher qu’on ne la pille et qu’on en puisse distraire
les diamants de la Couronne susceptibles de s’y trouver » (AN D XXIX, 36,
dossier 375).
Dans un tel contexte, alors que les lois sur les biens des émigrés, votées
par l’Assemblée en mars-avril 1792, s’efforcent de mettre sous surveillance
les biens les plus précieux et les plus aisément transportables pour les
empêcher de passer en pays ennemi, il est impensable que, dans l’entourage
du roi, on ne se soit pas interrogé sur la destination des diamants de la
Couronne en cas d’événement grave.
Dès le 20 juin 1792, si l’on tient au rapport d’enquête, « Louis Capet,
voulant mettre à l’abri tous les diamants et richesses déposés au Garde-Meubles,
fit engager l’épouse du sieur Lemoine-Crécy, par Thierry son valet de chambre,
à enlever dudit Garde-Meuble tous ces objets et à les cacher dans une armoire
pratiquée dans le mur de son alcôve, derrière le chevet du lit, ce qui fut
fait ».
Un artisan menuisier au service de Thierry avoue d’ailleurs aux autorité
qu’il s’est « chargé de faire faire des cachettes en divers endroits du
Garde-Meuble et dans les châteaux [Ville-d’Avray et Montregard] de Thierry
» et a « pareillement établi des petits coffres-forts pour des voitures,
pour que le citoyen Thierry puisse plus commodément porter de l’or à Valenciennes...
» (AN F7 4774.90).
Le dimanche et le lundi précédent le 10 août 1792, qui marque la fin de
la monarchie, six malles sortent furtivement du Garde-Meuble. Elles appartiennent
au gendre de Thierry, Baude de Pont-l’Abbé, et sont acheminées par Azèle,
son homme de confiance, chez Prévost d’Arlincourt, ex-fermier général qui,
comme la plus part de ses anciens collègues, avait fait passer des fonds
en territoire ennemi. Que contiennent ces malles ? Nul ne le sait. Au Garde-Meuble,
on s’attend à un événement d’importance. Aux Tuileries également, on brûle
du courrier, des archives, et on attend.
Le 10 août, tandis que les combats font rage dans la cour du château des
Tuileries, tandis que l’Assemblée déclare le roi suspendu, la Commune insurrectionnelle
prend diverses mesures d’urgence, notamment celle de poser des scellés au
Garde-Meuble. Bien que les actes et les registres aient été détruits, on
sait que le citoyen Jean-Bernard Restout (1732-1795), commissaire de la
section des Tuileries, qui se chargea de le faire, en présence de Thierry
et de Lemoine-Crécy, le 11 août. Mais demeure une inconnu, et non des moindres
: les grands diamants étaient-ils toujours dans leur coffre ? Il semble
qu’aucune vérification n’ait été faite puisque, c’est seulement le 14 août
que l’Assemblée décide de procéder à un inventaire du Garde-Meuble.
Thierry est arrêté le 14 août et c’est son beau-frère, Lemoine-Crécy, qui
assure l’intérim de la garde du Mobilier national. Le successeur de Thierry
est nommé par Roland, le ministre de l’Intérieur : son choix, sur la recommandation
de l’énigmatique Pache, s’arrête sur … Restout. Il entrera en fonction sitôt
l’inventaire effectué.
A partir de ce moment, les événements sont de plus en plus troublants, à
la fois par la lenteur avec laquelle l’opération est menée et par une série
de coïncidences incitant à penser que toutes les mesures avaient été prises
pour favoriser un vol providentiel, rendant inutile toute vérification.
Le 31 août 1792, des commissaires nommés par l’Assemblée des joailliers
parisiens - hostiles à la Révolution -, Lemoine-Crécy et Restout se réunissent
au Garde-Meuble. Troublé, Lemoine-Crécy déclare d’emblée que « lors de l’apposition
des scellés par les commissaires de la Municipalité sur une des portes de
lui, sieur Crécy, il avait déclaré que pour plus grande sûreté, il avait
cru devoir retirer de la salle des bijoux les diamants dit de la Couronne
pour les déposer dans un cabinet attenant à son appartement ».
On lit en effet dans le procès-verbal qu’il fit retirer de son appartement
neuf coffrets fermés qui furent, en présence des commissaires, replacés
dans la salle des bijoux. La suite est reportée au lundi suivant. Cette
journée est tout entière consacrée, non pas à l’inventaire des diamants,
mais à celui des objets en bronze. Le lendemain c’est le tour des pièces
d’orfèvrerie, et ainsi de suite jusqu’au 6 septembre, date du dernier procès
verbal d’inventaire. Ce jour-là, les neuf coffrets censés contenir les diamants
n’ont toujours pas été ouverts. Pour des raisons obscures, les choses traînent
de plus en plus : tel joaillier convoqué pour la séance suivante n’est pas
là - il prétend n’avoir pas reçu d’ordres -, si bien que le vol du Garde-Meuble
a lieu quelques jours après sans que personne, même pas le ministre de l’Intérieur
Roland, ne sache ce que renfermaient les neuf coffrets de diamants retrouvés
fracturés et vides.
En novembre, le procès des « petits voleurs » a lieu. On avait retrouvé
sur eux que quelques diamants. Au reste, si l’on compare le nouvel inventaire,
(Archives de Paris DU1 29), fait le 8 janvier 1793, à celui de 1791, il
apparaît qu’il restait bien peu de chose du trésor de la ci-devant Couronne
de France. Ce qui surprend aussi, c’est la facilité avec laquelle les «
petits voleurs » se sont introduits dans le Garde-Meuble, l’enquête montrant
que l’opération se déroula même en trois nuits consécutives, du 13 au 16
septembre 1792, date à laquelle une patrouille les prit en fait. On s’étonne
encore que, malgré les réclamations de Restout auprès de Santerre, commandant
de la Garde nationale de Paris, la surveillance n’ait pas été renforcée
: il n’y avait, le 9 septembre, que six homme au lieu de vingt, comme prévu,
autour du Garde-Meuble : il ne s’en trouvait que « quatre à cinq au poste
du côté droit de la rue Saint-Florentin, qu’un seul » (AN, F7-4774 90 V
p.11).
Restout est-il sincère et ses « réclamations » ne sont-elles pas destinées
à le couvrir ? Les déclarations d’un garde, Michel, au Tribunal révolutionnaire,
en 1794, jettent un doute : il indique à Fouquier-Tinville comment, la veille
du vol, vers onze heure du soir, Restout l’a fait monter dans ses appartements
pour lui recommander de « laisser ses portes ouvertes en posant une sentinelle
à la porte [sic], à quoi Michel a dit qu’il ne pouvait pas ». De l’interrogatoire,
il ressort encore un peu plus tard, qu’on lui a offert du vin et que, un
peu plus tard, on l’a fait descendre un étage plus bas, dans un salon élégant,
où il y avait plusieurs femmes « qui se mirent à vouloir l’amuser en le
caressant de toutes manières possibles [..] Ferme dans les principes, il
ne fut pas tenté d’écouter les dames du second [non plus] que les messieurs
du troisième » (AN, W 376, p. 67 à 66).
Soupçonné de connivence avec les véritables voleurs du Garde-Meuble, Restout
est arrêté en 1793 et « oublié » en prison, jusqu’au 9 thermidor, date à
laquelle il est libéré. Il mourra un an après. Thierry de Ville-d’Avray,
arrêté en août 1792, est massacré à la prison de la Force le 6 septembre.
Le citoyen Duvivier, parent de Mme Lemoine-Crécy et fondé de pouvoir du
mari de celle-ci, est reconnu coupable « d’avoir distrait des objets du
Garde-meuble » et condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire. Son exécution
est suivie, en prairial, par celle de Mme Lemoine-Crécy, impliquée dans
la « conspiration de l’étranger », puis par celle d’Alexandre Lemoine-Crécy,
en messidor. Leur dossiers d’instruction sont décevants car les interrogatoires
qu’ils subissent, au moins officiellement, sont restés confidentiels. Curieusement,
c’est plusieurs mois après son arrestation que Lemoine-Crécy, protégé, semble-t-il
par Fabre d’Églantine, fut identifié par le Comité de sûreté général comme
étant « beau-frère de Thierry » et comme ayant été « détenteur des diamants
du Garde-meuble » (AN, AF+ 11 290, F°70).
Mais où donc sont passé les diamants ? La thèse officielle - celle des petits
voleurs du 16 septembre - à laquelle, faute de mieux, Roland dut souscrire
et que les girondins, soupçonnés, traînèrent comme un boulet, donna le champ
libre aux interprétation des agents royalistes. La duchesse de Fleury, agent
de l’Angleterre, parle du député Carra, envoyé par Danton pour remettre
au duc de Brunswick « grand amateur de diamants », quelques exemplaires
des diamants de la Couronne : tout cela « à la connaissance de Danton et
du vertueux Roland qui, pour une fois, paraît avoir su tenir sa langue devant
sa femme » (Journal, Paris, 1981, p 80). Le comte d’Allonville, lui, raconte
comment un autre député, Billaud-Varenne, fut envoyé en grand secret auprès
de Brunswick pour « acheter » la victoire de Valmy (Allonville, « Mémoires
secrets », Paris 1838). Selon lui, le produit des pillages des Tuileries
et du Garde-Meuble aurait été utilisé par Danton, ministre de la Guerre
en septembre 1792, pour corrompre le général prussien. Mais la propagande
contre-révolutionnaire trouve aussi trace des diamants de la Couronne dans
la valise de l’ambassadeur français de Sémonville enlevé par les Autrichiens
alors qu’il était en route vers Constantinople pour acheter la neutralité
de la Turquie …
Plus extraordinaire est la thèse lancée par l’auteur anonyme de l’ « Histoire
secrète de l’espionnage pendant la Révolution » (Francfort, 1799, p 141)
: « S’il est possible de croire un coquin qui en accuse un autre, on doit
soupçonner Pétion [le maire de Paris] et Manuel [procureur syndic de la
Commune] d’avoir dirigé le vol du Garde-Meuble. Fouquier-Tinville en donne
au moins une preuve marquante dans son exposé contre Manuel : « Tous les
auteurs du vol arrêtés, dit-il, ont été reconnus pour avoir été relâché
des prisons dans les journée des 2 et 3 septembre ; c’étaient dont des voleurs
adroits épargnés à dessin ». »
L’accusation lancée contre Pétion est pareillement développée dans la dénonciation
inédite d’une prisonnière des geôles de la Terreur, la citoyenne Ferniot,
qui semble avoir joué le triste rôle d’indicatrice. Elle accuse ouvertement
Pétion et l’administrateur de police Samson du Perron d’avoir favorisé sinon
organisé le vol avant le 10 août 1792. Sous sa plume apparaissent encore
les noms de Collenot d’Angremont et des ducs de Brissac et de Broglie qui
seraient chargés de mettre en lieu s^r le précieux dépôt. « Après cette
affaire faite, le restant du Garde-Meuble entre les mains des voleurs de
Paris ».
Avec toues les réserves qui conviennent sur la crédibilité d’un témoignage,
celui-ci n’en confirme pas moins Pétion, le maire de Paris, entretenait
secrètement jusqu’au 10 août, des relations privilégiés avec la famille
royales. C’est ainsi qu’il pourrait avoir aidé au succès de l’opération.
D’autres personnages, Soltho-Douglas, Samson du Perron et Delattres ((d’après
lesTouchard-Lafosse in Souvenirs, 1840, III, p 259) qui était chargé de
l’inventaire de 1791) avaient, quant à eux, partie liée avec la contre-révolution
royaliste que Collenot d’Angremont avait montée à l’instigation des Tuilerie.
Santerre lui-même qui comme Pétion, aurait été acheté par des conseillers
occultes de Louis XVI pour empêcher le 10 août, avait fait preuve d’une
négligence des plus suspectes en ce qui concerne la surveillance du Garde-Meuble.
Le 20 frimaire an II, Voulland, membre du Comité de sûreté général, déclara
à la Convention la découverte (sans préciser chez qui, par qui et comment)
du plus beau diamant, le « Régent ». Trois mois après, le Comité de sûreté
général assurait avoir découvert le « Sancy » et quelques petits diamants
de moindre importance. Mais les doutes subsistent : le 4 avril 1794, la
Commission temporaire des Arts charge le citoyen Nicot d’assurer la « vraie
estimation » des diamants. Le rapport, en date du 25 floréal, est imprécis
et ne comporte que des généralités : « Il est évident que les puissances
coalisées n’ont cessé, depuis la Révolution, de nous enlever par le moyen
de leurs agents les trois quarts des objets les plus précieux que nous possédions
en ce genre, et cela dans l’espérance de nous les revendre le double du
prix de leur acquisition. » Quelques jours plus tard, Cambon monte à la
tribune et déclare à la Convention : « Vos Comités de salut public, des
finances et de sûreté générale vous prient d’ordonner le levée des scellés
apposés sur le diamant qu’on croit être celui qu’on appelait « Pitt » (l’autre
nom du « Régent ») et qui était estimé à douze millions » à des fins d’expertise.
Le rapport, confidentiel, n’est pas connu, ce qui évidemment jette un doute
sur la valeur des trouvailles du Comité de sûreté générale.
C’est seulement après la Révolution qu’une partie seulement du Trésor fut
reconstitué. Racheté, échangé, saisi chez un particulier ? On s’interroge
encore sur la date et les circonstances dans lesquelles le « Régent » réintégra
le Trésor. En l’an IV, les fournisseurs étrangers exigeaient des garanties
: le « Régent » fut consigné à la banque de Bâle au profit du banquier berlinois
Treskow, fournisseur de chevaux, qui fut désintéressé en fructidor an VI
(août 1798). La pierre fut presque aussitôt remise en gage au profit d’un
banquier hollandais qui la garda jusqu’en ventôse an IX (mars 1801). Le
« Sancy » passa successivement entre les mains du marquis d’Iranda, puis
de Godoï et du roi d’Espagne qui, pour les besoins de la guerre, le vendit
à la famille Demidoff. D’autres pierres furent fractionnées, vendues, dispersées
et font, encore aujourd’hui, sous une taille différente, la fierté de collections
étrangères. Le « Grand diamant bleu », qu’on retrouve au XIXème en Angleterre,
a été acheté en novembre 1984, pour la somme record de 4,6 millions de dollars
(idem euros) par un marchand arabe lors d’une ventes aux enchères à Genève.
En tous points, le vol des diamants de la ci-devant Couronne fut un succès
pour ses organisateurs : girondins et montagnards se montrèrent incapables
de surmonter leur antagonisme pour rechercher les vrais coupables, se bornant
à se relancer périodiquement la responsabilité du vol. Il eût d’ailleurs
été peu habile de donner un retentissement particulier à cet événement,
sans importance en soi, - mais dont la nature risquait de contrarier singulièrement
l’opinion. L’affaire fut donc « enterrée », d’autant plus vite que, dès
novembre 1792, la découverte de « l’armoire de fer » et la perspective du
jugement de Louis XVI mobilisaient l’attention des uns et des autres.
Nom
Poids taillé
Origine
Dernière localisation
Le Régent ou le Pitt
136 carats
Indes
- France : 1792
- Réapparaît après la Révolution
- Réintègre le Trésor sous l'Empire.
Le Miroir du Portugal
?
Indes
- France : 1792
Le Grand Diamant Bleu ou le Hope
68 carats --- XVIII ème siècle
44 carats --- XIX ème siècleIndes
- France --- 1792
- Angleterre : XIX ème siècle
- États-Unis : 1958
- Vendu à Genève 14,6 millions de dollars : 1984
Le Sancy
53 carats
?
- France : 1792
- Espagne : XIXème siècle
- J. Demidoff : 1828
- Maharadjah de Patialia : 1865
- France : 1936
Le Diamant de la maison de Guise
?
Indes
- France : 1792
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