Du 19 au 21 août 1914 (16ème corps d'armée)
Le 16ème corps français reçoit donc le choc des troupes ennemies venant de Kuttingen, Lauterfingen, Mittersheim, sur la route de Dieuze à Fenestrange.
Une artillerie formidable tonne de toutes parts. Le cirque de Dieuze s'est gravé, dans le souvenir de ceux qui ont supporté le poids de la bataille, comme un des cercles de l'enfer.
Le corps d'armée assailli ainsi par des forces supérieures venant de la ligne des hauteursdominant au nord le canal des Salines, de Mittersheim à Kuttingen, défendit le terrain pied à pied; mais l'ennemi filtrait à travers la région très boisée et pressait l'adversaire sur la ligne Zemmingen-Germingen.
Le corps d'armée ne se dégagea que par de vigoureuses contre-attaques ; sa situation était d'ailleurs devenue très difficile par suite de l'échec du 8ème corps (armée Dubail) à droite, et du 15ème corps sur gauche. La 31ème division, éprouvée, dut se replier dans la direction de Maizières. La 32ème division avait également dû rétrograder sous le nombre et les rafales d'artillerie. A Rohrbach, notamment, où le 53ème était entré le 19 au soir, une vive fusillade éclata dans la nuit ; l'ennemi, se glissant à travers le pays boisé et marécageux, engageait le combat dès 4 heures du matin, le 20. L'artillerie lourde allemande tonnait sans discontinuer, et, malgré plusieurs charges à la baïonnette conduites par le colonel, il fallut battre en retraite.
15ème corps. - A gauche du 16ème corps, le 15ème corps avait été vivement attaqué, dès 6 h 30 du matin, des hauteurs boisées de Brides et de Koeking, au moment même où il devait attaquer lui-même en partant de la lisière de la forêt de Koeking, de Biedesdorf et du canal des Salines, la 30ème division àgauche, la 2ème division à droite.
" A l'aube, écrit un témoin nous rejoignons notre régiment (le 141ème de la 30ème division) près des marais de Bensdorf. C'est alors que commence l'attaque la plus violente qui soit ; le 15ème corps, déclenché tout entier, avance malgré les canons, les mitrailleuses et les mausers, Les hommes ayant de l'eau et de la boue jusqu'à la ceinture - beaucoup se sont noyés en cet endroit. Vers 10 heures du matin, la situation, qui semblait nous sourire jusque-là, est singulièrement changée ; le canon ennemi crache à 3300 mètres seulement et nous n'avons aucun abri: alors que l'armée boche est solidement retranchée sur des hauteurs constituant des points stratégiques admirables. Vers 11 heures, les bataillons de chasseurs qui donnaient I'assaut commencent à fléchir avec d'effroyables pertes. Ordre est donné de se replier sur Dieuze; alors commence une retraite sur l'arrière sous les 210 (type de canon) allemands, les mitrailleuses de l'infanterie, cependant que, la rage au coeur, des clairons sonnent encore la charge. "
Voici la situation dans l'autre camp d'après les documents allemands : " Nous avons passé la nuit du 19 au 20 à Burgaltdorf, dans les tranchées, nous attendant à une attaque de la part des Français. De temps en temps, des coups étaient échangés par des patrouilles en reconnaissance. Mais les Français n'avancent pas. A 5 heures et demie du matin, l'ordre : est donné d'attaquer les positions françaises à l'ouest de Dieuze. Les Français avaient une position avancée dans les bois de Monack au nord-ouest de Vergaville (c'est la 30ème division du 15ème corps. En dépit des obstacles (l'avoine très haute en était un dans les champs), nos mitrailleuses eurent bientôt raison de ces résistances. L'attaque à la baïonnette fut ordonnée contre I'aile droite. Les Français durent regagner leurs positions principales d'où leur artillerie tâchait de nous arrêter, mais en vain. nrous avancions toujours. Les champs jonchés de cadavres français montrent l'acharnement de la lutte. Notre artillerie prit I'ennemi sous ses feux. A gauche, les Français se replient sur Dieuze. Le chemin de Vergaville à Gebling était jonché de pantalons rouges".
De la forêt de Brides et de Kceking, les Allemands avaient en effet débouché dans le flanc de la 30ème division, tandis que, descendant de Bessingen et de Dommenheim, ils attaquaient le front de la 29ème division établi autour de Biedesdorf.
Ici, à la 2ème division, l'attaque ennemie est soudaine et violente. Les 111ème et 112ème défendent les abords de Biedesdorf, mais les Allemands se sont emparés, aux deux ailes, de Steinbach et de Wolfert, menaçant le centre d'enveloppement.
II faut se résigner à la retraite. Le 3ème d'infanterie doit bien tenter une contre-attaque au moulin de Biedesdorf, mais il ne peut agir ; arrêté par les feux de barrage de l'ennemi ; le mouvement de retraite se généralise.
Après Biedesdorf, il faut quitter Vergaville. Une compagnie de chasseurs alpins s'efforce de protéger la retraite en s'installant à la gare de Vergaville. Le commandant est resté auprès de cette compagnie, tandis que le gros du bataillon est à Dieuze ; un officier décrit les faits avec précision
" Lorsque le matin arriva, nous entendimes, dans le lointain, les coups de feu des éléments de sûreté qui se repliaient sur le village de Vergaville. C'était la formidable offensive allemande qui venait de se déclencher à son tour et qui força l'armée de Lorraine à se replier sur Nancy et sur Lunéville... Bientôt, pendant que le soleil se levait, nous eûmes une vision qu'il vaut vraiment la peine d'évoquer. Environ à 800 mètres de nous se profilait une crête. A cette crête apparurent d'abord les patrouilleurs, puis les unités ennemies qui, brusquement, se déployaient lorsqu'elles arrivaient à la ligne de faite. On voyait les fantassins grisâtres se porter en courant vers la droite et vers la gauche, et dégringoler la pente au plus vite pour aller chercher un abri dans un chemin creux, en progressant droit sur nous. La répétition réguliére de ce déploiement avait quelque chose de beau et de menaçant tout à ]a fois. Mais nous ne restions pas inactifs et mes hommes, abrités derrière leur mur, tiraient sans arrêt sur cette véritable avalanche humaine ; car les troupes ennemies qui poussaient ainsi de l'avant et marchaient sur Dieuze étaient vraiment nombreuses. "
Le repli se fait sur Dieuze conformément aux ordres reçus...
" Nous errâmes longtemps dans Dieuze avec mon camarade,à la recherche du bataillon. Mais, quand nous le retrouvâmes, il errait encore plus que nous. Il faut reconnaitre qu'un sublime désordre régnait dans la petite ville lorraine: fantassins, artilleurs traînant leurs encombrants caissons, trains de combat, et trains régimentaires, brillantes automobiles de nos brillants états-majors,tout cela se rencontrait, se croisait, ne sachant trop que faire ni où aller. Cela sentait sinon la retraite, du moins un repli précipité. "
En fait, c'était la retraite, la retraite locale qui devait bientôt se transformer en retraite générale et par ordre. Même dans Dieuze, il ne pouvait pas être question de résister.
Le général Carbillet, commandant la 29ème division, prenait ses dispositions pour réorganiser brigades et régiments, et pour faire écouler en ordre cette foule militaire qui encombrait la petite ville. Il avait conçu le projet de faire front un peu au sud de Dieuze et en avant de la frontière française, à l'étroit défilé de Gisselfingen (Gélucourt) ; à gauche, la cote 252, à droite la hauteur 254 .Deux bataillons de chasseurs alpins, le 23ème et le 24ème, occupent ces deux hauteurs et ont ordre de résister à tout prix. Ils obéissent et leur héroïsme arrête en fait l'offensive ennemie jusqu'à la nuit. Toutes les autres formations, quatre régiments et deux bataillons de chasseurs, le 6ème et le 27ème, défilent sur Gélucourt. La 57ème brigade reçoit l'ordre de se réunir autour de la ferme Krapfel, et la 58ème brigade autour de la ferme Videlange.
Il était 2 heures de l'après-midi. Une matinée avait suffi pour ramener les troupes du 15ème corps en arrière du terrain qu'elles avaient si péniblement conquis. Le 173ème, gardé jusque-là en réserve générale d'armée, assurait maintenant la retraite de la 30ème division, les 23ème et 27ème bataillons alpins celle de la 29ème division. Nous les retrouverons sur Donnelay-Château de Maricourt à la fin de cette même journee du 20.
Le terrain perdu atteignait et même dépassait 15 kilomètres. Le nombre des tués, des blessés, des disparus était élevé. Mais on ne laissa aux mains de l'ennemi ni un drapeau, ni une voiture, ni un bagage, seulenlent quelques canons démolis par I'artillerie. Au cours de l'action, le général Gasquy avait été blessé, le colonel du 141ème fait prisonnier avec les débris de son 3ème bataillon dont il ne revint que 96 hommes ; le régiment avait perdu près de 1700 hommes à lui seul.
Il faut se garder d'exagérer l'échec. Nous avions souffert, mais I'ennemi avait aussi perdu beaucoup de monde. La poursuite était molle (l'ennemi met près d'une heure pour sortir de Vergaville évacué), rien moins que décisive, immédiatement arrêtée.
Pour des motifs se rattachant à des causes plus générales, le mouvement de retraite allait se développer et prendre un caractère stratégique et voulu. Il importe de ne pas confondre les deux événements : la décision stratégique et l'échec tactique qui refoule le 16ème et le 15ème corps sous la pression d'un ennemi fortement organisé, échec qui vient d'être exposé dans ses véritables proportions.
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