Musique en deuil !
Ce jour, à Berlin, le compositeur Allemand Hanns Eisler, est décédé.
Voici l'extrait du " Monde ", parut, il y a trois ans et communiqué par Olga qui l'avait reçu de Simon Corley.
Kurt Weill, Hanns Eisler et leurs librettistes au Mozarteum ? Si c'est une
revanche, elle est éclatante. Ces compositeurs engagés du côté des
travailleurs, contraints à l'exil par la peste brune, n'ont, en effet, pas
encore trouvé une place digne d'eux dans la vie musicale. Si Weill est joué
de temps en temps, Eisler ne l'est presque plus (Matthias Görne sera au
Louvre en octobre pour chanter les 'Hollywood Lieder'). Lui reprocherait-on
d'avoir composé le bel hymne de la République démocratique allemande ? Aucun
des deux compositeurs n'est, en tout cas, plus enseigné dans les classes
supérieures des écoles de musique (Eisler a trop composé de pièces pour
enfants pour qu'on puisse les ignorer dans les classes préparatoires de
piano). Mais ces deux musiciens très connus restent tellement à la marge que
le centenaire de la naissance de Bertolt Brecht a été fêté sans que soit
relevée l'importance capitale de Weill et de Eisler dans l'édification de
l'oeuvre du dramaturge allemand.
Pour la première partie de leur concert, Sylvain Cambreling et Heinz Karl
Gruber ont choisi un programme qui mêle musique instrumentale et chansons de
Weill : 'La Chanson de Mackie', 'Bilbao', 'Vom Tod im Wald' op. 23 et
'Berlin im Licht' ; pour la seconde, des oeuvres d'Eisler quasi inconnues en France, en
Autriche et dans l'ex-Allemagne de l'Ouest.
Né en 1898, Hanns Eisler fut l'élève d'Arnold Schoenberg. De cet engagement
du côté de l'avant-garde musicale, le jeune musicien se détourna dès 1928
pour composer pour les travailleurs. Eisler faisait alors ses "adieux" à la
poésie bourgeoise du concert" en composant des choeurs et des chansons qui
devinrent très populaires.
MORT DE DÉSESPOIR
En 1930, Eisler et l'acteur/chanteur Ernst Busch réunissaient vingt mille
personnes au Palais des sports de Berlin (une soirée qui devait avoir plus de gueule que Michael Jackson chez Eurodysney et Jean-Michel Jarre à la tour
Eiffel). A la même époque, le compositeur faisait partie du Mégaphone rouge,
un groupe d'agit-prop. Évidemment, il composa des musiques de film,
notamment pour "Niemandsland" et "Kuhle Wampe" dont il tira
des suites pour
orchestre dirigées par Cambreling au Mozarteum.
L'arrivée de Hitler au pouvoir contraignit Eisler à l'exil aux États-Unis,
qu'il quittera définitivement le lendemain de son audition par la commission McCarthy. Cette séance a été filmée et figure dans un film canadien
consacré
à Eisler (Grand Prix de la Biennale de la musique filmée du Louvre 1998).
Quand le "juge" demande au compositeur d'avouer qu'il est communiste,
Eisler
répond : "Les communistes allemands étaient des héros ; je ne suis pas
un
héros." Chassé d'Allemagne par les nazis, des États-Unis par la paranoïa
d'un crypto-fasciste, l'Autrichien Eisler revint en RDA. Il ne devait pas
tarder à déchanter. Eisler mourait de désespoir en 1962, non sans avoir fait
la "une" de quelques quotidiens de RFA qui aimaient montrer le grand
compositeur de la RDA ivre-mort dans les rues de Berlin-Ouest.
Les pièces révélées par Cambreling, l'Ensemble Klangforum et Heinz Karl
Gruber ont stupéfait et enthousiasmé le public très mélangé du Mozarteum.
Eisler composait pour le peuple, mais il maniait une harmonie savante et
raffinée, un contrepoint parfois très serré, et mettait en musique des
textes terribles et parfois férocement ironiques de Brecht, mais aussi de
Nestroy, Tucholsky, Weber/Gilbert, Arendt et Busch. Star en Autriche et en
Allemagne, le compositeur Heinz Karl Gruber est aussi chansonnier : il
chante et dit les chansons et les ballades de Weill et de Brecht avec une
intensité qui manie l'humour, la tendresse et les émotions fortes.
Cambreling est chez lui dans cette musique qu'il dirige sans baguette, avec
cette vigueur un peu sèche qui paraît idéale. Le Klangforum de Vienne joue
impeccablement, avec autant de soin et de sérieux que s'il jouait un
classique viennois. Mais l'acoustique réverbérée de cette salle du Mozarteum
ne va pas du tout à Weill, comme le grand Steinway (malgré un pianiste
impeccable) ne vont pas à sa musique. Weill doit sonner "studio de
radio",
dégraissé et souple, un peu nasillard et sans graves ronflants ; chaque
instrument doit être entendu pour lui-même et pas fondu en un tout agréable.
Eisler, dont l'écriture est plus dense, ne souffre pas de ces conditions
d'exécution. Et l'on rêve d'entendre à Paris ces interprètes dans le même
programme, dans un lieu qui reste à trouver.
ALAIN LOMPECH
Remerciement à Olga et à son site : Musique et poésie Renaissance
Sommaire - Sélection du mois - Sélection du jour - 6 septembre