LODACE, C'EST ARRIVÉ UN


19 OCTOBRE


1931


Naissance de l'espion qui venait du froid

Lorsque, en 1963, parut " L'Espion qui venait du froid " de John Le Carré, James Bond était au sommet de sa gloire ; l'agent spécial 007 d'Ian Fleming, chevalier sans peur sillonnant le monde dans un époustouflant déploiement de gadgets, donnait une image flamboyante et hollywoodienne de l'espion. Le Carré, lui, évoquait le quotidien minable de ce sale métier, les heures passées dans la poussière de la documentation, le lent cheminement des intrigues et des recherches. Renouant avec la tradition réaliste illustrée avant lui par les deux maîtres britanniques Eric Ambler et Graham Greene, il imposait une nouvelle tonalité, la grisaille d'une aube blafarde près d'une rivière en Allemagne, le climat de désespoir sans gloire du Berlin de la guerre froide. Dans l'histoire de Leamas, l'agent britannique qu'on envoie derrière le rideau de fer jouer le rôle de transfuge passé à l'Est et qui s'aperçoit trop tard qu'il a été floué, manipulé par ses supérieurs, plus de chevalier : rien que des pions qu'on pousse sur l'échiquier de la guerre des nerfs. Le thème du retournement est ici exploré jusqu'à l'inquiétante limite où c'est l'emprise sur la réalité qui finit par se perdre. David John Moore Cornwell est né le 19 octobre 1931 dans le Dorset (Grande-Bretagne). Élève à la Shelborne School (l'école de Goodbye Mr. Chips ), il refuse à seize ans d'y retourner et est envoyé apprendre les langues étrangères à Berne. Il fait ensuite son service militaire dans l'Army Intelligence Corps qui le poste à Vienne : on est en 1948-1949, à l'époque du pont aérien de Berlin, et celui qui va devenir Le Carré est aux premières loges pour percevoir toute l'ambiguïté de la Realpolitik qui se joue sur la carte d'une Europe qui n'est sortie de la guerre que pour se scinder en deux camps. Revenu faire des études à Oxford (dont il sort en 1956), il est un moment tutor à Eton College, la célèbre public school (1956-1958), puis entre aux Affaires étrangères qui l'envoient d'abord comme deuxième secrétaire à Bonn (1960-1963) puis comme consul à Hambourg (1963-1964). Il a déjà alors publié sous un pseudonyme (carrière diplomatique oblige) deux romans : " L'Appel du mort " (Call for the Dead , 1960) et " Chandelles noires " (A Murder of Quality , 1962). Le grand succès de " L'Espion qui venait du froid " (1963) l'amène à se consacrer à temps complet au métier d'écrire. Avec " Le Miroir aux espions "" (The Looking Glass War , 1965), où à nouveau un agent est désavoué par le quartier général (" Nous l'avons envoyé parce qu'on en avait besoin ; abandonné parce qu'il le fallait "), puis " Une petite ville en Allemagne " (1968), Le Carré approfondit une œuvre dont la plus grande réussite est peut-être le personnage de George Smiley, chef des renseignements britanniques : un homme qu'on prendrait pour un sous-chef de bureau fatigué, avec " son costume râpé qui pendouille sur sa silhouette trapue comme la peau d'un crapaud ratatiné ", mais dont le lent, patient, tenace et obscur travail permet de débusquer la Taupe (Tinker, Tailor, Soldier, Spy , 1974, trad. franç. La Taupe ) qui s'est infiltrée au cœur des services — histoire partiellement calquée sur l'affaire Philby — et qui reconstruit ensuite dans " Comme un collégien " (The Honourable Schoolboy , 1977) le labyrinthe des réseaux. Dans " Les Gens de Smiley " (Smiley's People , 1979), John Le Carré poursuit sa geste en extirpant l'irremplaçable Smiley de sa retraite bien méritée, pour le lancer une fois encore dans le monde nauséabond de l'espionnage. " Un pur espion " (1986) est sans doute le roman où Le Carré a mis le plus de lui-même, tandis que " La Maison Russie " (The Russia House , 1989) et " Le Voyageur secret " (The Secret Pilgrim , 1990) prennent acte de l'effondrement du bloc soviétique, et tentent de frayer des pistes nouvelles.

Cam.
Remerciements à Cam


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