LODACE, C'EST ARRIVÉ UN


12 NOVEMBRE


1958


Qui gagne trop, perd !

Ceci se passait à Paris, pendant que la classe politique se désole de la déglingue de la IVème République, (René Coty pense déjà sérieusement à De Gaulle pour lui remettre le char de l'état !), plusieurs millions de Parisiens se passionnent pour le PMU. Paradoxe, ils se désintéressent de l'état, de la chose publique, mais s'y intéresse indirectement car le seul gros gagnant du PMU c'est bien l'état par le biais des millions de parieurs. Ce 12 novembre, un parieur, qui n'a pas su la veille toucher son tiercé, se présente pour encaisser la cagnotte ou tout au moins une grosse partie. Il a gagné 35 fois dans l'ordre et 35 fois dans le désordre ! Pour 294.000 anciens francs de mise, il rafle près de 20 fois la mise, soit plus de 5 millions de francs. Ce parieur, c'est un dénommé Patrice des Moutis. Cet aristocrate normand, âgé de 38 ans, est sorti de l'École Centrale parmi les meilleurs. Il aime passionnément l'équitation, au point d'avoir couru lui-même mais il est aussi bookmaker à l'occasion, arnaqueur et artiste. Il a mis au point un système, une martingale, qui va lui apporter sur quelques années plusieurs centaines de millions au point que le PMU devra pousser l'état à créer de nouvelles règles pour exclure les joueurs (honnêtes ! Il n'y a rien d'illégal) de son acabit. Son système : Il a sélectionné une épreuve « phare », et dans cette course la favorite de l'épreuve « Messenia » qui appartient à Marcel Boussac, magnat du champagne, du coton et de la haute couture ; il la met en tête de toutes les combinaisons. Ensuite, il raye neuf chevaux qui ne lui paraissent avoir aucune chance. Il lui en reste sept qu'il apparie avec la favorite, en les plaçant deux par deux et - à chaque fois - dans les deux ordres possibles. Soit 42 combinaisons à 200 francs joué chacune au coefficient 35. Enjeu global : 294 000 francs (1958 : il s'agit d'anciens francs). Résultat à l'arrivée : « Messenia » gagne, suivie de deux de ses meilleures hypothèses. Bref, Des Moutis gagne le tiercé 35 fois dans l'ordre et 35 fois dans le désordre soit quelque cinq millions d'anciens francs. Le soir, divine surprise, il y a une « surcote » extraordinaire : il rafle donc 22 millions, 75 fois la mise. Mis en appétit, Des Moutis abandonne ses affaires pour se consacrer au PMU ! De tiercé en tiercé, il perfectionne son système : plus de petite course trop aléatoires ou trop prévisibles. En revanche, il joue de plus en plus gros : jusqu'à 80 millions d'anciens francs par tiercé, somme colossale pour l'époque. Sa « rentabilité » est d'environ 10 % à 20%, plus qu'aucune banque ne serait disposée à verser. Seulement voilà : les gros gains accumulés de notre homme ne font pas l'affaire du PMU qui paie mais s'inquiète. Carrus, son directeur, tire depuis un bon moment la sonnette d'alarme. Pourquoi ? A la limite, il peut lui être indifférent que ce soit X ou Y qui gagne ? Alors ? Le problème, c'est qu'il y a déjà le gros gagnant permanent, à savoir l'État : le prélèvement de celui-ci s'élève déjà à 22 % et comme chacun sait, il est rare que les prélèvements de l'État... diminuent. Or si en plus de l'État, un gros joueur se met à soustraire une part trop importante de la cagnotte globale, c'est l'immense armée des petits parieurs qui va voir ses gains diminuer substantiellement. D'où la tentation d'aller voir ailleurs... Le 14 juillet 1961, Des Moutis, décidément très en forme, touche le tiercé : 500 fois dans l'ordre, 2500 fois dans le désordre. Au PMU, c'est l'affolement et Carrus demande une entrevue d'urgence à Marcel Boussac (le richissime industriel du textile du nord, l'éminence grise du président René Coty) qui, entre autres activités annexes, préside la fameuse et très distinguée Société d'encouragement de l'élevage chevalin et il lui confie ses appréhensions. D'abord énoncé de la « philosophie » du tiercé (au cas où l'autre ne saurait pas) : « La grande séduction du tiercé, c'est que chacun peut y jouer. Mais pour qu'il conserve le caractère démocratique qu'il avait lorsque nous l'avons lancé, il faut que chacun ait des chances comparables d'y gagner ». Grand patron de choc dans ses usines, Marcel Boussac doit être ému par cette profession de foi « démocratique ». Il est décidé de réformer les décrets de base pour en exclure Des Moutis. Mais il faudra des années avant d'y parvenir car l'ex Khâgneux est habile. En 1962, Des Moutis joue et gagne : 92 tickets de combinaison complète ; il a misé sur six chevaux dans tous les ordres possibles et passé la matinée à rendre visite à 92 PMU. Enjeux : 55 millions anciens. Gain : plus de 492 millions qu'il se fait remettre sous forme d'un chèque au porteur par le patron du PMU, Carrus en personne, en présence de la direction du PMU, pétrifiée, au grand complet. Mais, de nouvelles règles excluent les paris « calculés » sur une seule personne ! Désormais, Patrice des Moutis va être obligé de trouver autre chose. Et cette autre chose sera illégale. A l'occasion du grand prix de Bordeaux, le 7 décembre 1962, quelque 83 parieurs parmi lesquels le beau-frère et le tailleur de Patrice des Moutis jouent la même combinaison à travers la France, chacun pour un enjeu de 3600 francs. Ensemble, ils gagnent 4 100 000 francs. Pour le PMU, il n'y a aucun doute : c'est Des Moutis qui a dirigé les paris. Le 7 décembre, l'information tombe sur tous les téléscripteurs : les gains des 83 parieurs soupçonnés d'avoir joué sur instruction de Patrice des Moutis sont bloqués et une plainte est déposée contre X pour « tentative d'escroquerie et violation des textes et règlements régissant le Pari Mutuel Urbain ». Patrice des Moutis est devenu « Monsieur X ». Cela lui coûtera cher... (ex. de « L'Alsace » du 8 décembre, de la Libre Belgique et de la Gazette de Liège).

Cam.
Remerciements à Cam


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