LODACE, CELA C'EST PASSÉ UN


3 MARS


1982


La fin d'un inclassable

La mort d’un écrivain énigmatique et inclassable, Georges Perec.

Né à Paris de parents juifs polonais, Georges Perec eut une enfance marquée par la mort de son père (au front, en juin 1940) et la disparition de sa mère, déportée en 1943. Il fut élevé par sa tante et passa les premières années de sa vie entre Paris, Villard-de-Lans et Lans-en-Vercors.

Définitivement installé à Paris en 1945, il devint documentaliste au CNRS après des études de lettres et de sociologie. Ses premiers romans (" l'Attentat de Sarajevo, le Condottiere ", récit tournant autour du tableau homonyme d'Antonello de Messine, " J'avance masqué ") ne trouvèrent pas d'éditeur. Ce n'est qu'après son séjour à Sfax en Tunisie qu'il fit ses véritables débuts en littérature avec " les Choses " (1965), ouvrage qui fut couronné par le prix Renaudot et qui connut un très large succès. Jérome et Sylvie, les personnages principaux de cette " histoire des années soixante ", sont fascinés par une société de consommation dont ils ne cessent de critiquer les rouages et leur relation aux "choses" se mue en une véritable quête de l'identité. Dans ce roman "sociologique" aux forts accents flaubertiens transparaissent déjà certaines préoccupations chères à l'auteur : goût de l'accumulation et des inventaires, traque de l'"infra-ordinaire", amour des citations et des références, etc.

Perec publia l'année suivante " Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? " (1966), puis " Un homme qui dort " (1967), roman dont il coréalisa l'adaptation cinématographique en 1974. Accueilli cette même année 1967 au sein de l'Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle), il en devint rapidement l'une des figures majeures : vivement attiré par toutes les formes de contraintes littéraires et de procédés formels, il trouva dans ce groupe un milieu extraordinairement propice à ses expérimentations. Se sentant " oulipien à 97% ", il rédigea " la Disparition " (gigantesque lipogramme écrit sans jamais utiliser la lettre e) en 1969, puis " les Revenentes " (roman n'utilisant pour toute voyelle que la lettre " e ") en 1972.

Perec aborda l'autobiographie de façon détournée avec " la Boutique obscure " en 1973, " Espèces d'espaces " en 1974 et surtout " W ou le souvenir d'enfance " en 1975. Ce dernier ouvrage alterne une fiction et un récit autobiographique troué de doutes et d'oublis : " l'Histoire, avec sa grande hache ", aura coupé le livre en deux.

L'œuvre majeure de Perec demeure néanmoins " la Vie mode d'emploi " (prix Médicis 1978), gigantesque roman reprenant peu ou prou l'ensemble de ses recherches oulipiennes (intertextualité, utilisation d'une table de permutation, marche d'un cavalier sur un échiquier de dix cases de côté, etc.) : des centaines de destinées humaines trouvent leur lieu de rassemblement dans un immeuble parisien auquel on aurait ôté la façade. Le puzzle, jeu auquel se réfère sans cesse l'ouvrage, est également l'instrument d'une minutieuse vengeance, le symbole d'une lutte contre la " disparition " et l'oubli.

Se consacrant désormais exclusivement à l'écriture, Perec fut également l'auteur de " Je me souviens " (1978) et de " la Clôture et autres poèmes " (1980), deux ouvrages autobiographiques, de mots croisés, de scénarios, de pièces de théâtre (" Théâtre I ", 1982) et d'une nouvelle intitulée " Un cabinet d'amateur " (1979). Dans " les Récits d'Ellis Island " (1980), le commentaire qu'il fit du film de Robert Bober, il aborda pour la première fois de façon plus directe le thème de sa judaïté. Il laissa un roman inachevé, " 53 jours ", paru il y a plus 10 ans.

Cam.

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