Décès d'un défenseur des amérindiens !
Mort à Madrid (probablement le 18 juillet) de Bartolomé de Las Casas, le plus célèbre défenseur de ces Indiens en qui n’avaient vu ses contemporains que des " animaux supérieurs " lors de la conquête du Nouveau Monde par les Espagnols et les Portugais.
Les multiples activités de Bartolomé de Las Casas, l’abondance de ses écrits et, surtout, les controverses passionnées qu’il suscite depuis si longtemps font que son personnage est plus illustre que compris. Il n’est pas le pamphlétaire isolé qu’on a si souvent exalté ou dénigré : ses écrits et son action sont inséparables de la réflexion théologique de l’ordre dominicain tout entier et d’une conscience précise des réalités politiques de son temps. Ce qui lui appartient en propre, c’est une extraordinaire éloquence, au service d’une passion sans défaillance pour la justice et la vérité. Bartolomé de Las Casas est né à Séville, d’une famille de marchands (peut-être des conversos, ou juifs convertis) en relation avec les Colomb. Son père prit part au deuxième voyage du découvreur. Bartolomé lui-même, qui avait reçu les ordres mineurs, partit chercher fortune à Hispaniola (Haïti) en 1502. Il y reçut une encomienda ou repartimiento , c’est-à-dire le droit d’utiliser le travail d’un groupe d’Indiens pour exploiter des terres ou des mines. Ordonné prêtre en 1512 son ordination fut la première célébrée au Nouveau Monde , il continua à Cuba ses activités d’encomendero. Il ne mit donc pas en doute pendant dix ans la légitimité du système de l’encomienda sur lequel reposait l’économie des îles. De son propre aveu, il resta insensible aux efforts des religieux dominicains, qui, depuis 1510, dénonçaient avec véhémence les excès des encomenderos (sermon de Fray Antonio de Montesinos, 1511) et avaient obtenu du roi, avec les lois de Burgos (1512), une première législation pour protéger les Indiens. En même temps, des théologiens examinaient les titres de la Couronne à la possession des Indes et tentaient de codifier la doctrine de la " Juste guerre " (rédaction du Requerimiento, 1513). C’est à cette époque que se produisit la " conversion " de Las Casas. Il a lui-même raconté comment il prit conscience, en préparant un sermon pour la Pentecôte de 1514, du fait que " tout ce qui se commettait aux Indes vis-à-vis des Indiens était injuste et tyrannique ". Il renonça aussitôt à son repartimiento et commença à prêcher contre l’encomienda, au grand scandale des colons. En 1515, il s’embarqua pour l’Espagne où il voulait agir auprès du roi, avec l’appui des dominicains d’Hispaniola. Pour convaincre les puissants et surmonter l’opposition des colons, Las Casas tenta de concilier ses projets de réforme en faveur des Indiens et les profits que les Espagnols attendaient de l’exploitation des Indes. Il présenta aux cardinaux Cisneros et Adrien d’Utrecht, régents du royaume, des plans de mise en valeur des Antilles qui prévoyaient le remplacement de l’encomienda par une association entre laboureurs castillans et Indiens. Pour arrêter le dépeuplement d’Hispaniola les indigènes, un million peut-être en 1492, n’étaient plus que quelques milliers en 1510 , il proposa de substituer aux travailleurs indiens des esclaves africains: mais il n’est pas l’initiateur de la traite négrière, pratique déjà ancienne acceptée par les chrétiens de l’époque. Il ne comprit que plus tard l’iniquité de l’esclavage des Noirs et s’accusa hautement de son aveuglement passé. De retour à Hispaniola avec le titre de procureur des Indiens, Las Casas ne put obtenir des religieux hiéronymites chargés d’enquêter sur place la condamnation formelle de l’encomienda. En 1517, en Espagne, il agit efficacement auprès de l’entourage flamand du roi Charles (Quint) contre l’influence malfaisante de l’évêque Fonseca dans les affaires des Indes. À Barcelone, il soutient avec éclat, dans une controverse publique, la thèse de la liberté naturelle des Indiens. Afin de démontrer par l’exemple la possibilité d’une évangélisation pacifique de l’Amérique, il se fit confier, par contrat (capitulaciones) avec la Couronne, la colonisation de la côte de Cumana (au nord du Venezuela), où il devait établir des laboureurs castillans (1520). L’opposition des colons, l’hostilité des Indiens Caribes et les propres erreurs de Las Casas sur le terrain firent que l’entreprise s’acheva en désastre. Il vit dans son échec la condamnation divine des concessions qu’il avait faites jusqu’alors aux intérêts du siècle et, après une grave crise de conscience, il prit à Saint-Domingue l’habit dominicain. Cette " seconde conversion " de Las Casas l’éloignait provisoirement du monde, mais non de sa mission, qu’il conçut de façon encore plus radicale. Cette retraite de dix ans (1522-1531) lui permit d’acquérir la formation théologique qui lui manquait et de se préparer aux grandes polémiques doctrinales. Il commença aussi à rédiger ses grands ouvrages: l’Historia de las Indias ; (pour laquelle il disposa des papiers de Colomb) ; l’Apologetica Historia, défense des civilisations indigènes et un " Traité théorique de l’évangélisation pacifique ". Cependant, la conquête des grands empires du Mexique et du Pérou (1519-1534) avait entraîné, avec de multiples violences, l’extension de l’encomienda à des peuples entiers. Las Casas sortit de sa retraite pour participer au débat toujours renaissant sur l’évangélisation et la politique de la Couronne envers les Indiens. En 1539, il revint en Espagne. Son influence et celle de théologiens amis inspirèrent à Charles Quint les " Nouvelels Lois " de 1542 qui prévoyaient, avec l’interdiction de l’esclavage des Indiens, la suppression progressive des encomiendas. Las Casas eût voulu davantage, mais la promulgation des Leyes nuevas ; souleva dans toute l’Amérique la furieuse opposition des colons, qui alla au Pérou, jusqu’à la révolte armée contre le pouvoir royal. Las Casas avait accepté l’évêché du Chiapas, afin de soutenir l’apostolat des dominicains dans le Tezulutlan voisin, devenu " Terre de la Vraie Paix " (Vera Paz). Dès son arrivée aux Indes (espagnoles, c. à d. les Amériques), en 1545, il se heurta violemment aux autorités locales et à ses ouailles espagnoles, dont il exigeait l’application rigoureuse des Leyes nuevas ; en leur refusant les sacrements. L’hostilité unanime des colons et la révolte du Pérou amenèrent Charles Quint à renoncer à la suppression des encomiendas. Après des incidents dramatiques, Las Casas avait quitté son diocèse, pour prendre part au concile provincial de Mexico, dont il inspira les résolutions les plus radicales pour la protection des Indiens. Après son retour définitif en Espagne (1547), il se consacra à la rédaction de traités doctrinaux et à l’action politique. Un grand débat sur le problème crucial de la légitimité des guerres de conquête l’opposa au docteur Sepúlveda, qui soutenait que la barbarie des Indiens en faisait les " esclaves par nature " des nations civilisées : à cette théorie d’origine aristotélicienne, Las Casas répondit dans son Apologia, en affirmant sa thèse de la liberté naturelle de tous les hommes. La controverse n’aboutit à aucune décision officielle, mais les idées de Las Casas inspirèrent la législation postérieure, souvent mal appliquée, il est vrai . En même temps, pour frapper l’opinion, il fit imprimer à Séville, sans licence, une série de traités polémiques, dont la Brevisima Relación de la destruición de las Indias, promise à une immense diffusion en Europe, et il reprit la rédaction de l’Historia de las Indias. Las Casas mourut à Madrid, le 18 juillet 1566. " Le cierge en main et sur le point de quitter ce monde, il demandait encore à tous de continuer à défendre les Indiens et s’accusait de ne point avoir assez fait pour eux. " La destinée posthume de Las Casas n’est pas moins agitée que sa vie. Les ennemis de l’Espagne trouvèrent dans son œuvre des armes contre la colonisation du Nouveau Monde par les Ibériques. L’historiographie nationaliste espagnole a accusé Las Casas, dès le XVIe siècle, d’avoir calomnié sa patrie et voit en lui le créateur de la légende noire antihispanique. Pour certains, Las Casas n’est qu’un paranoïaque dont le témoignage n’a aucune valeur ! Thèse partiale et mal fondée aisément réfutée. La légende noire a bien d’autres sources que l’œuvre de Las Casas, et les excès que dénonce ce dernier ne correspondent que trop bien aux réalités souvent sinistres de la conquête du Nouveau Monde. C’est l’honneur de l’Espagne que l’exigence de justice de Las Casas, qui heurtait tant d’intérêts et de préjugés, n’y soit jamais restée sans écho.
Cam.
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