Naissance de Pierre Berégovoy
Il est né le 23 décembre 1925 à Déville-lès-Rouen. Son père, un " Russe blanc ", capitaine du tsar et menchevik, tient un café-épicerie. À cinq ans, l’enfant est confié à sa grand-mère, qui l’éduquera. Bon élève, il obtient le brevet élémentaire à douze ans, puis un C.A.P. d’ajusteur au lycée technique d’Elbeuf. Après six mois passés dans une entreprise normande comme fraiseur, l’adolescent entre à la S.N.C.F. Débuts modestes comme commis, élève de bureau, où l’on s’occupe des billets, des colis et où l’on passe le balai à l’occasion. Un de ses camarades se souvient de l’avenir tel qu’ils l’imaginaient alors : " On rêvait de devenir sous-chef de gare. " Très vite, c’est la guerre. À sa place, Pierre Bérégovoy est de la bataille du rail. Le voici agent de liaison dans la Résistance avant de participer, les armes à la main, à la libération d’Elbeuf. Il pense un moment faire une carrière militaire mais, finalement, n’est pas admis dans une école d’officiers. Retour à la S.N.C.F., mais avec une conscience syndicale et politique. Même s’il connaît, depuis la Résistance, un autre cheminot qui fera carrière, Roland Leroy, le jeune homme s’oriente plutôt vers la gauche que l’extrême gauche. Est-ce l’héritage d’un père qui a souffert de son engagement social-démocrate ? En 1950, Pierre Bérégovoy rejoint Gaz de France comme agent technico-commercial. Par promotion interne, il devient attaché de direction, chef de subdivision, adjoint au directeur de la Société pour le développement de l’industrie du gaz en France. C’est la réussite. Mais Pierre Bérégovoy a déjà placé son ambition sur un autre terrain, celui de la politique, où il peut continuer à " grimper " dans la société tout en gardant un lien avec ses origines : la gauche, qu’il sert et qu’il incarne. En 1958, il quitte la S.F.I.O. pour fonder avec Pierre Mendès France le P.S.A. (Parti socialiste autonome), qui ne tardera pas à devenir le P.S.U. " Il m’a donné sa confiance ", aime-t-il à rappeler. Au-delà de cet adoubement, " Béré " apprend de " P.M.F. " tout ce qui fera ensuite sa marque politique : " Mendès, c’est l’histoire d’une génération dont il trace le chemin spirituel. Mendès, c’est la rigueur économique au service de l’ambition sociale. " Pierre Bérégovoy sera l’un des rares hommes à passer de Mendès à Mitterrand. Bien lui en a pris. Car, si Mendès est l’honneur de la gauche, Mitterrand est la gauche au pouvoir. Il participe à son côté à l’élan du nouveau Parti socialiste issu du congrès d’Épinay en 1971. Le voici secrétaire national aux affaires sociales puis aux relations extérieures. Maire de Nevers en 1983, député de la Nièvre en 1986, Bérégovoy aura attendu la consécration du suffrage universel. Mais, sous la Ve République, point n’est besoin d’avoir un mandat pour faire une carrière. Depuis 1982, il est ministre : de la Solidarité et des Affaires sociales, puis de l’Économie et des Finances. Le symbole, le vrai, cependant, il faut le chercher dès l’élection de François Mitterrand. Pierre Bérégovoy est alors chargé de diriger l’" antenne présidentielle ", c’est-à-dire d’assurer la liaison et le passage de témoin avec l’équipe sortante. Et, quand François Mitterrand entre enfin à l’Élysée, l’ouvrier fraiseur devient secrétaire général de la présidence de la République. Le premier signe du changement, c’est lui. " Le Président a nommé Fabius, parce que c’était le plus jeune. Rocard, parce que c’était le plus brillant d’entre nous. Cresson, parce que c’était une femme. Finalement, il m’a nommé, et c’était déjà trop tard. " Étonnante confession que fera là Pierre Bérégovoy devenu Premier ministre. Ce moment, il l’attend depuis ces jours de mars 1983 où le tout-État s’interroge sur la sortie ou non hors du système monétaire européen. Bérégovoy plaide pour la sortie, comme Laurent Fabius. Quand, un an plus tard, celui-ci remplace Pierre Mauroy, Pierre Bérégovoy devient un presque inamovible ministre de l’Économie et des Finances. De 1984 à 1986 et de 1988 à 1992, il y obtient une reconnaissance que Matignon ne lui a pas apportée, et le surnom de " Père la rigueur ". Ce " Pinay de gauche " l’expression ne le blesse pas devient le chantre du " franc fort ", de l’inflation maîtrisée, de la gauche gestionnaire. L’échec d’Édith Cresson lui donne une chance qu’il n’espérait plus. Il forme le gouvernement qui doit éviter la défaite à la gauche, minée par les " affaires ". C’est trop tard : ses directeurs de cabinet, quand il était ministre de l’Économie, sont inculpés dans les affaires Pechiney et Société générale. Il n’en décide pas moins, dès son discours de politique générale, de faire de la lutte contre la corruption son cheval de bataille. Mais, après une brève accalmie, les affaires repartent. Deux histoires mineures lui seront fatales. Un de ses ministres, un de ceux dont il se sent le plus proche, peut-être parce qu’il est comme lui un " fils du peuple ", Bernard Tapie, doit quitter son gouvernement. Mais, surtout, voilà le Premier ministre à son tour directement visé : on l’accuse d’avoir bénéficié, pour l’achat de son appartement, d’un prêt sans intérêts de la part de Roger-Patrice Pelat, un ami du président, impliqué dans le scandale Pechiney. Très affecté, il mène la campagne des élections législatives comme un calvaire. Réélu de justesse à Nevers, il voit nombre de ses camarades être battus, et les autres le fuir comme on fuit les perdants. Certains s’inquiètent de la dépression de " Pierre ". Le 1er mai 1993, il s’éloigne sur les bords d’un canal de sa ville de Nevers et se tue avec l’arme de service de son garde du corps. En russe, Bérégovoy veut dire l’" homme de la berge ". Suicide réel d’un homme écoeuré ou " suicide provoqué ". Probablement des deux : la politique ne pardonne pas à ceux qui veulent combattre la corruption politique.
Cam.
Remerciements à Cam
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